« Les Somnambules » de Hermann Broch – le roman face au chaos du réel

Les Somnambules d’Hermann Broch est une de ces sommes romanesques du début du XXe siècle, comme le sont A la Recherche du temps perdu de Proust, Un homme sans qualités de Robert Musil ou La Montagne magique de thomas Mann. A l’époque où l’Europe vole en éclats, entre la guerre et la révolution russe, où l’unité de l’individu est remise en question avec la découverte de la psychanalyse, la littérature se pose la question de leur représentation. La synthèse paraît désormais impossible pour dire un monde désormais incompréhensible, que plus aucun système de valeur ne peut expliquer. Seul le roman, par son amplitude et la générosité avec laquelle il accueille toutes les formes d’écritures possibles semble pouvoir tenter de capter une parcelle ce chaos. L’Autrichien Broch se confronte pleinement à ces questions dans cette œuvre de 700 pages, ou plutôt ce triptyque qui accole trois romans, trois trajectoires de trois personnages qui constituent les bases d’un diagnostic sur son temps – mais un diagnostic qui reste souterrain, qui ne vient pas sublimer la singularité de ces trois parties et en proposer une interprétation globale, qui serait contradictoire avec ce monde dont Broch rend compte.

Les trois parties des Somnambules sont annoncées suivant le même modèle : « 1888, Pasenow ou le romantisme », « 1903, Esch ou l’anarchie », « 1918, Huguenau ou le réalisme ». Trois hommes donc, de trois générations différentes, pour saisir trois époques, pendant la période cruciale du passage de l’Allemagne impériale à la Première Guerre mondiale. Néanmoins, là s’arrête tout systématisme. Pour chacun Broch adapte l’ampleur du monde représenté – du cercle intime limité à quelques protagonistes à la vie de tout un village ; la taille du récit – de plus en plus long à mesure que le monde se dérègle – ; et le style – qui rend compte de la perception chaque fois plus fragmentée qu’en ont les personnages.

La ligne de basse continue qui s’esquisse de l’une à l’autre est la chute progressive dans le « réalisme » (ou objectivité en allemand). Le terme ne désigne pas un mode de représentation qui se prétend fidèle au réel, mais un matérialisme opportuniste qui ne laisse aucune place à la spiritualité. C’est bien cette dernière qui est en jeu, de l’un à l’autre, cette spiritualité qui anime Pasenow qui se figure le monde comme un ensemble de signes indissociables les uns des autres, un système de symboles cohérent, quoique difficile à interpréter. De ce romantisme au réalisme, la transition se fait par l’anarchie, à laquelle est confronté Esch, comptable qui ne réussit pas à faire rentrer le réel dans ses colonnes de chiffres et qui souffre de ce chaos. Contrairement à lui, Huguenau, le troisième, tire parti de tout, indifférent à toute valeur ou toute morale, prêt à tout pour s’enrichir, mais complètement aveugle quant aux motifs inconscients qui le font parfois dévier de sa trajectoire.

Broch commence donc avec le récit romanesque du romantique Joachim von Pasenow, jeune aristocrate qui se forme à la carrière militaire, dont le frère meurt dans un duel pour défendre son honneur – à une époque où un tel héroïsme paraît déjà daté. L’histoire de Pasenow est celle de l’incompatibilité entre la représentation du monde qui lui a été inculquée et la réalité. De nombreuses failles ébranlent en effet son rapport au réel, révélées par l’attitude contradictoire et trop humaine de son père auquel il s’oppose – sans pour autant aller jusqu’à remettre en cause les valeurs transmises par son éducation –, mais surtout cristallisées par son ami von Bertrand, beaucoup plus avancé sur son temps que lui, qui l’attire autant qu’il le pousse dans ses retranchements, questionnant sans cesse son conservatisme et ses valeurs à contre-courant de l’époque. Quand ce ne sont pas ces deux personnages, c’est la mort qui sème en lui de profonds doutes qui l’extraient du lit des habitudes.

Au rythme des saisons, comme le veut le romantisme qui préconise une vie en phase avec la nature, Pasenow hésite entre la rigidité sécurisante de l’uniforme et le désordre confortable des habits civils, l’animation enivrante de la ville et l’harmonie apaisante de la campagne, le mariage raisonnable avec Elisabeth, à laquelle la société le destine, et la douceur des charmes de la fille de joie Ruzena. Un motif particulier exprime son trouble face à ces alternatives : parfois le monde, et particulièrement les visages, perdent leurs contours rassurants et se dissolvent, au point de se fondre dans un paysage impressionniste qui empêche de distinguer les différents éléments qui le composent.

Pour souligner toutes les contradictions qui tourmentent Pasenow, Broch crée un narrateur ironique qui multiplie les pointes et réattaque par un biais chaque fois différent le récit de sous-chapitre en sous-chapitre. Entre humour féroce et tendresse, ce narrateur mène diligemment le récit resserré de cet homme qui finit par entrer dans le rang malgré ses égarements, et quelques lignes à peine suffisent à décrire son destin attendu, une fois qu’il finit par correspondre pleinement au modèle auquel on l’a prédestiné. Néanmoins, suivant au plus près ses états d’âme, le narrateur démontre comment Pasenow croit avoir tracé son propre chemin dans la vie en rechargeant chacun des symboles qui la composent, jusqu’à tendre vers une pureté toute religieuse qui l’élève au-dessus de la vulgarité terrestre.

Quoique l’on retrouve une même structure du récit – composé de trois longs chapitres achevés par un quatrième lapidaire –, la trajectoire du baron Esch est nettement moins cernable. Le monde dans lequel ce nouveau personnage vit est un celui décadent des affaires et des divertissements, décrit dans un style beaucoup plus trivial et plus que rarement traversé par des élans poétiques. De Pasenow à Esch, le drame a changé : le comptable est ancré dans le réel, mais il n’est plus capable de distinguer le bien du mal, de ranger les faits du monde dans deux colonnes nettes, et ni éducation ni religion ne l’aident dans cette voie. Soucieux de rétablir l’ordre et la justice contre l’indistinction et le chaos, il passe d’un combat à l’autre avec la même exigence d’absolu – aussi contradictoires ces combats soient-ils.

Son histoire commence avec son renvoi d’une entreprise, dont il a découvert des failles dans la comptabilité. Partagé entre le désir de dénoncer ses supérieurs à la police et la nécessité de trouver un nouveau métier, il quitte le confort de sa vie et le café de la mère Hentjen pour de nouveaux horizons, à Cologne. Là, il trouve un poste dans la gestion maritime, sous les ordres lointains d’un certain Von Bertrand – le même qui torturait Pasenow, tout autant chargé de fantasmes par Esch que par le premier, mais toujours inatteignable.

Par rapport à la première partie, l’univers d’Esch est beaucoup plus ouvert. Plus de personnages traversent sa vie – amis, collaborateurs ou colocataires –, plus de possibles s’offrent à lui – et donc plus de potentiel chaos. Mais d’une ville à l’autre, Esch retrouve les mêmes objets de torture : comme la mère Hentjen qui hait les clients qui se soulent dans leur auberge mais qui ne renonce pas pour autant à son commerce, comme Lohberg qui dénonce les méfaits du tabac mais continue d’en vendre pour vivre, Esch investit son argent dans un théâtre de variété pour sauver Ilona, obligée de subir chaque soir les lancers de couteaux d’un jongleur, mais se trouve obligé d’engager des femmes lutteuses pour rentabiliser son négoce. Les failles de son raisonnement sont soulevées par le mère Hentjen, qu’il ne cesse de côtoyer et qu’il voudrait séduire, non tant par amour que parce qu’il croit qu’avec elle aussi, s’il se sacrifie – dans son travail, dans sa vie sentimentale… –, il pourra sauver l’ordre du monde. Son calcul est mathématique : son sacrifice lui vaudra la grâce – non pas divine, car il rejette comme il se doit les curés et la morale chrétienne, mais une grâce absolue.

Convaincu de contribuer à la justice universelle, il se cherche donc des missions, pour sauver Ilona, son ami Martin en prison, la mère Hentjen ou même von Bertrand. Mais le désordre du monde est tel qu’aucun d’eux n’essaie de se sauver ni ne veut l’être, empêchant Esch de donner un sens à sa vie. Alors qu’il ne semble rester comme ultime solution pour vivre de fuir en Amérique, qu’il rêve comme la terre de la justice, la mère Hentjen finit par lui céder, par faiblesse plus que par conviction, suite à des scènes de séduction dont l’intensité est parfois mêlée d’une violence désespérée. Sa profonde aspiration à la rédemption le sauve d’une vie condamnée à l’absurde, mais comme Pasenow, Esch voit ses idéaux rattrapés par le réel à de nombreuses reprises, et il lui faut de plus en plus de croyance pour compenser ces chocs successifs.

Ainsi, dans ce deuxième roman, le récit s’échappe de lui-même. Broch tisse l’image des somnambules qui sert de titre à son œuvre, décrivant par ce terme ceux qui croient percevoir le sens du monde et son mystère mais sont aveuglés par leur (fausse) lucidité de rêveurs. Ce sont les Pasenow qui ne cessent de broder sur les intentions de leurs amis Von Bertrand, pour chercher à décrypter s’ils tentent de leur nuire ou s’ils sont fiables et incapables de décider ce qu’il en est de manière définitive tant leur délire d’interprétation des événements les éloignent du réel. Ce sont aussi les Esch, qui rêvent eux aussi leur vie et y appliquent un filtre d’appréhension qui ne correspond pas au monde et conduit à en avoir une vision biaisée. Ainsi, dans le récit de la trajectoire de Esch, la réalité perd de sa netteté dans certains passages, son statut devient trouble, incertain, entre la perspective subjective et onirique que porte sur elle le personnage et les faits qui charpentent son parcours. Mis sur le même plan par le narrateur, qui manifeste encore une grande intimité avec le point de vue de son personnage, pensées et fantasmes sont indémêlables.

Huguenau, le troisième protagoniste du troisième roman qui compose Les Somnambules, n’est pas de la même espèce. Lui est au contraire ancré de manière démesurée dans le réel. Il le domine, le maîtrise, et même le manipule pour le faire correspondre à ses ambitions. Dans l’Allemagne en guerre, Huguenau est un déserteur qui échappe à tout soupçon et à toute justice grâce à l’aplomb avec lequel il se présente dans un village – aplomb d’un somnambule dit Broch, cette fois au sens propre. Tirant profit du trouble des temps, cet ancien homme d’affaires envisage la période comme des vacances, qui lui offrent l’occasion de s’essayer à de nouvelles activités. Face à lui, disparaît aussitôt toute forme d’empathie, alors que les deux autres protagonistes gagnaient celle du lecteur par l’entremise du narrateur.

Le monde dans lequel évolue Huguenau est encore plus ample que celui de Esch, au point qu’il fait voler en éclats la structure narrative mise en place dans les deux premières parties de l’œuvre. Ce ne sont désormais plus des chapitres-fleuves qui rythment la lecture, mais de multiples courts, qui entremêlent plusieurs trajectoires et plusieurs modalités de narration autour d’Huguenau. Ainsi, au-delà de lui, le narrateur raconte le retour à la vie du maçon Gödicke, blessé pendant la guerre, et avec lui la vie de l’hôpital militaire qui s’apparente davantage à un asile, ou le réel vaporeux d’Hanna Wendling. S’entremêlent aussi les pages du journal d’un narrateur secondaire qui relate ses relations avec une jeune salutiste, et les extraits d’un ample essai philosophique sur la « dégradation des valeurs » qui livre la théorie profonde que le roman illustre. Ces multiples plans qui élargissent les dimensions du roman, éprouvent sa capacité à rendre compte d’un réel de plus en plus disparate et insaisissable, s’entrecroisent sans cesse. Parfois même surviennent des points de jonction – à l’occasion d’une fête ou lorsque la petite ville qui les rassemble tous est en crise. Mais l’individu l’emporte la plupart du temps sur le collectif, et l’échelle miniature de la vie de ce village fait oublier le conflit mondial qui se joue en parallèle.

Le polymorphisme de cette troisième partie, la plus longue, ne se résout en aucune synthèse, même si l’on retrouve aux côtés d’Huegunau Pasenow en général vieillissant qui incarne un ordre ancien que tout le monde regrette – même Huguenau, qui sans chercher à comprendre pourquoi fait tout pour tenter de s’accorder les faveurs de celui qu’il érige en figure paternelle – et Esch, désormais marié à la mère Hentjen et à la tête d’une imprimerie, mais avant tout soucieux d’œuvrer à son salut désormais chrétien. Malgré ses critiques et railleries quotidiennes à l’égard de ce dernier, Huguenau se frotte à cette spiritualité presque mystique qui cherche à étancher sa soif de symboles dans les Ecritures, autant attiré que dégoûté par cette source de vie qui lui paraît incompréhensible. Mais alors que Pasenow et Esch se débattaient plus ou moins consciemment avec le réel, Huguenau, lui refoule toutes ses contradictions – jusqu’à en être débordé. Comme un enfant, incapable de supporter la moindre forme d’autorité, aspirant à une liberté totale qui l’empêche d’adhérer à toute valeur, il subit sans les comprendre ses pulsions œdipiennes, incapable de la moindre analyse ou du moindre retour réflexif sur lui-même.

L’expérience du lecteur qui s’enfonce progressivement dans cette œuvre difforme, passant d’une trajectoire à l’autre, dit mieux qu’aucun discours la perte de repères à laquelle Broch veut rendre sensible. Du romanesque rassurant à un récit fragmenté qui laisse de plus en plus de place à un discours davantage philosophique, la conclusion ne peut être qu’une échappatoire. L’impossible résolution fait place à une envolée messianique du narrateur, qui invite à trouver refuge dans la spiritualité, dans une compréhension globale du monde jusque dans ses phénomènes les plus obscurs et incompréhensibles, bien au-delà de la raison pure qui domine le XXe siècle – cette raison surévaluée et destructrice qui ne peut mener qu’à l’individualisme, car elle est incapable de proposer un système de valeurs juste et moins encore de répondre aux besoins profonds de l’individu.

 

F.