« Confesiones » par le Grupo Yuyachkani – « My Life in Art »

Parmi tous les événements qui animent La Havane en ce mois de mai – le Festival du film français, le mois de la culture française, la biennale du design… – figure aussi le Mayo Teatral. Pour sa huitième édition depuis 2001, ce festival de théâtres d’Amérique latine et des Caraïbes met à l’honneur le « Grupo », la compagnie, le collectif, mode de création et de production majeur de cette région du monde. Parmi les spectacles accueillis, le Grupo Yuyachkani – « je pense, je me souviens » en quechua –, l’un des plus importants du Pérou, qui fête cette année ses 45 ans, reprend Confesiones, créé en 2013 et mis en scène par Miguel Rubio Zapata. Dans cette œuvre, Ana Correa a beau être seule en scène, elle ne cesse de prendre en compte l’histoire de sa compagnie à travers un parcours autobiographique ponctué par les spectacles dans lesquels elle a joués, qui rend évident le caractère indissociable de la vie et du théâtre.

Confesiones - ACYDans la salle du Ciervo Encantado, le « Cerf enchanté », un clown aux allures un peu terrifiantes accueille le public en tendant à chacun des feuillets avec des bruits sourds, indéchiffrables. Sur le papier, un poème de Bernhard Severin Ingeman, « Confesiones », qui livre d’emblée l’origine du titre du spectacle, en posant la question de la recherche d’un autre avec qui pouvoir partager ses émotions. Mais la tonalité mélancolique du texte est bientôt contrebalancée par les manœuvres du clown, qui, une fois les spectateurs installés, cherche à entrer en interaction avec eux en leur lançant des rouleaux de papiers toilette qui se déroulent dans les airs ou des gants de latex gonflés sur une musique délurée.

Après cette entrée en matière ludique, festive, un peu folle, on passe sans transition à un autre registre. Le masque tombe et révèle le visage de la comédienne Ana Correa, qui aussitôt se met à parler, assise devant un pupitre surmonté d’un micro, et raconte son expérience du théâtre. De la performance, on passe déjà au commentaire lorsqu’elle évoque les personnages qu’elle a incarnés au cours de sa carrière, les états de conscience qu’elle a atteints en les travaillant, les différentes voies qui se sont présentées à elles et celles qu’elle a choisies. Sa double entrée en matière illustre bien les grands écarts auxquels obligent une telle activité, les bonds du comédien à ses personnages, et d’un rôle à l’autre. Mais l’enjeu de son discours est bien de montrer la continuité qu’une vie peut mettre en place entre toutes ces identités traversées.

Confesiones - ACLe spectacle se construit ainsi dans une alternance entre récit autobiographiques et réminiscences jouée, entre parole directement adressée et réincarnations des personnages interprétés dans divers spectacles depuis les années 1980. Si les rapports de l’un à l’autre n’apparaissent pas forcément – car ils n’existent pas nécessairement –, un fil rouge se dégage, celui de la transcendance, qu’elle relève de la magie, de la religion ou de rites chamaniques. Resurgissent ainsi une vieille femme faisant ses incantations sur le bord d’une route à flanc de montagne, une autre adressant des prières suppliantes à la lueur d’un candélabre d’église, une institutrice tyrannique dans un établissement religieux, une épouse cherchant à faire revivre un être perdu au cœur d’une cascade – image saisissante –, une citoyenne ayant recours aux rituels indiens pour transmettre un message politique… Mais la transcendance la plus puissante finalement, est celle du jeu ou des pantomimes de la comédienne, qui transportent chaque fois dans un nouvel univers, grâce au soutien de la musique et des lumières.

Ses métamorphoses passent en grande partie par les vêtements, les ornements et le maquillage. Symboliquement, Ana Correa porte de nombreuses épaisseurs de costumes au début du spectacle, qu’elle délaisse une à une jusqu’à se mettre totalement à nu. On passe ainsi du masque qui cache le visage à la nuisette qui dévoile l’intime, des couches de robes et de vestes au pagne, jusqu’à ce qu’un gros sac devienne la trace de ces présences plurielles. Comme les écorces d’oignons que pèle Peer Gynt, ces enveloppes ainsi retirées une à une tentent d’approcher le moi de l’actrice, par le détour de l’autre qu’elle a pu être. Ana Correa s’observe au travers des rôles qu’elle a tenus, des personnages qu’elle a construits et qui l’ont habitée, comme si le phénomène de dépersonnalisation propre au jeu du comédien aidait à mieux se connaître, à changer la perspective du regard porté sur soi.

Montreal, Canadá. Junio 25/2014. IX Encuentro Hemisférico de Performance y Política. Ana Correa (Grupo Cultural Yuyachkani - Perú), Confesiones.De la même façon, le regard du spectateur se dédouble par la place importante laissée au discours métathéâtral. Avant d’être performé dans l’espace tracé au sol, celui de la fiction, de l’imaginaire, des visions, le jeu est commenté, révélé par son processus de création au pupitre. Mais la frontière entre les deux est fragile, poreuse, trop schématique, et certains mouvements l’effacent, avant qu’elle ne soit pour de bon abolie, lorsque le public est invité à monter sur scène pour revivre une performance extraite de Sin Título, une des dernières créations du Grupo, la plus politique.

Seule l’autobiographie peut donner une cohérence à tous ces êtres et aux discours qu’ils portent. La possibilité d’une continuité ne peut se trouver que dans la complexité d’une vie, capable de tisser des liens apparemment absents. Entre les rôles, mais aussi entre les différents plans d’un parcours, différentes échelles qui interagissent : le personnel, le collectif, le national. En arrière-plan, les Guerillas qui agitent la vie politique du Pérou depuis 1980, avec les luttes dans la Sierra, les pénuries, les fuites. Au second, le théâtre, l’histoire du Grupo, ses recherches autour de l’objet. Au premier, la vie privée de l’actrice, ses souvenirs d’enfance, son goût pour les déguisements, ses rencontres, puis les longues années dans l’attente d’un enfant.

Dans cette mise en récit de son parcours théâtral, la générosité de la comédienne est finalement immense. Elle livre ses émotions les plus intimes, qu’elles soient familiales ou politiques, et l’intensité de son propos se passe d’un redoublement par le jeu : sa présence sur scène suffit à lui donner le poids du vécu.

F.

Pour en savoir plus sur « Confesiones », rendez-vous sur le site du Mayo Teatral.