« Kassandra » de Sergio Blanco au Café-Théâtre Bertolt Brecht : entendre Cassandre, pour une fois

A l’occasion de la Feria Internacional del Libro, qui a lieu chaque année à La Havane depuis maintenant vingt-cinq ans, le dramaturge Franco-Uruguyen Sergio Blanco a été invité à présenter son œuvre théâtrale, aussi bien au cours de conférences organisées par la Casa de las Américas qu’avec plusieurs représentations. Sa pièce Kassandra a ainsi été proposée au public dans une mise en scène de Gabriel Calderón, autre dramaturge urguayen, aussi invité pour représenter son pays, mis à l’honneur cette année. Rendant vie au personnage mythologique, Blanco nous engage à travers lui à penser notre monde et en particulier notre rapport aux laissés pour comptes.

Kassandra - RBL’événement est organisé au Café-Théâtre Bertolt Brecht, situé dans le Vedado. L’entrée est gratuite pour les participants de la Feria, mais le nombre de place limité. De fait, le spectacle n’a pas lieu dans les salles principales du théâtre, mais dans le bar qui se trouve au sous-sol. Les ouvreurs font donc entrer le public par petits groupes et les guident jusqu’à cette salle qui semble placée sous le sceau de la prohibition – comme en écho au nom du quartier où l’on se trouve, qui signifie littéralement « interdit ». Finalement, près d’une quarantaine de personnes vont entrer, et se répartir dans le bar à la déco vintage entre les poufs de cuir bordeaux et noir autour de tables basses et les tabourets qui longent le long bar rouge en plexi. Au mur, un miroir est recouvert de vieilles photos en noir et blanc, le tout encadré par un serpent de lumière. Chacun prend place où il veut, certains se renseignent même pour savoir s’ils peuvent commander un verre, et malgré la promiscuité un peu forcée, un sentiment d’intimité se met en place, les spectateurs s’observent mutuellement avec le sentiment d’être privilégiés.

Dans un coin de la salle tout en longueur, derrière le bar, Roxana Blanco, sœur de l’auteur de la pièce qu’elle va interpréter, est déjà là. Il n’y paraît pas encore, mais elle est déjà dans le jeu, par ses gestes, ou les regards qu’elle lance à la caméra chargée de capter la représentation. Après quelques temps, la luminosité baisse, et se met en place une ambiance un peu gloomy, qu’elle va s’empresser de nourrir. Dans l’étroit passage laissé entre les deux masses de public, aux tables ou au bar, elle s’avance, aguicheuse, provoquante, et communique un sentiment de malaise. A quelques mètres, voire centimètres de certains, elle jette des regards de défi, difficiles à soutenir. Puis elle propose à qui lui semble pouvoir être tenté des cigarettes, « four dollars my friend ». Après plusieurs tentatives pour les vendre, ou à défaut pour se faire des amis, nouer un contact, l’ensemble du public est impliqué dans le spectacle, intégré dans cette relation qui va bien au-delà de la proximité physique.

Les bases sont donc jetées pour qu’elle se présente. Elle est Cassandre. Oui, la Cassandre de Troie, la fille d’Hécube et de Priam, la sœur d’Hector et de Pâris qui a déclenché la guerre avec son amour pour Hélène. Malgré ses airs de dealeuse, c’est bien elle. Sergio Blanco l’a imaginée au XXIe siècle, écoutant Abba, fan de Bugs Bunny, présentant les différents membres de sa famille grâce à un magazine people, et devenue prostituée. Son téléphone sonne parfois, et on apprend qu’il s’agit de son client, un Français qu’elle appelle « Monsieur Flaubert », qui est violent mais qui la paie bien – et elle a vraiment besoin d’argent.

Kassandra - corpsComme une âme en peine, sous l’emprise de l’alcool ou juste l’ivresse du désespoir, cette Kassandra demande simplement à être écoutée, à redire son histoire, à qui veut bien l’entendre. Elle revendique son titre d’héroïne tragique, au même titre qu’Antigone ou Iphigénie, et déplore le fait de n’avoir pas comme elles été l’objet d’une tragédie. Elle cite les quelques vers que lui consacre Eschyle, et s’emploie à démontrer que trop d’épisodes de sa vie ont été mis de côté. Ce que l’on a retenu de Cassandre, c’est son pouvoir de prophétie et sa tragique incapacité à être entendue et crue à ceux à qui elle annonce les malheurs à venir. Mais ce que l’on a oublié – car peut-être ce n’est que l’imagination de Blanco qui œuvre là – c’est qu’elle était un garçon avant de choisir d’être une femme, qu’elle aimait son frère Hector d’un amour incestueux, et qu’après lui elle a aimé Agamemnon, parce qu’il n’avait aucune limite dans ses passions. La jeune femme retrace donc son histoire, et les réalités se superposent du mythe intemporel au bar où l’on se trouve, quand le téléphone de Kassandra sonne alors que les Troyens sont partis en guerre.

L’espace choisi pour la représentation contraint l’actrice. Elle ne peut que se faufiler entre le public pour rejoindre les deux extrémités de la salle un peu plus dégagées, ou se placer derrière le bar voire évoluer dessus, épuisant ainsi tous les possibles, exploitant les discrets éléments disséminés à l’avance. Elle prend ainsi possession des lieux, aux points que la proximité première s’estompe un peu, et qu’un rapport de représentation se remette en place avec le spectateur, même s’il se trouve parfois à portée de main de la comédienne. Ses mouvements accompagnent et soulignent les moments d’intensités que ménage le texte, dont le rythme est construit par de multiples modulations de l’humour à l’expression tragique. Entre une marche lancinante ou la figuration de violences infligée à son corps, les mouvements de l’actrice expriment autant que le langage son personnage. Roxana Blanco se donne tout entière, et ne laisse rien entrevoir d’autre que Kassandra, que ce personnage complexe qui joue avec lui-même.

Dans les circonstances adoptées, les spectateurs ne peuvent pas tous tout voir tout le temps. Les champs de visions sont limités par les voisins ou la colonne centrale en mosaïque, malgré les contorsions auxquels chacun se soumet pour suivre le mouvement de l’actrice, et quand on la perd de vue, ne reste que sa voix. Elle est puissante malgré l’anglais volontairement approximatif qu’articule l’actrice. Etrangère dans le pays non-situé dans lequel elle se trouve, elle s’excuse de ne parler l’espagnol – alors que son accent est bien là, qui dit à la fois le caractère étranger quand elle parle anglais, et le paradoxe de jouer cette pièce dans une pays hispanisant. La pseudo-scène ne pouvant proposer aucune forme de surtitrages, l’histoire de Kassandra est dite avec des mots simples, crus, redoublés de gestes, et seuls quelques idiomes sont modifiés pour rapprocher encore les deux langues.

Kassandra - Bugs BunnyAvec ce langage qui n’est pas le sien, où les mots manquent parfois – ce qui peut amener à rire ou à sourire au début –, le tragique finit par s’exprimer encore plus cruellement que par des pages et des pages de monologue. La parole ne suffisant pas toujours, Kassandra ne se contente pas de raconter son assassinat par Clytemnestre, elle le revit, littéralement. Pourtant, après cette acmé de sa vie entièrement désespérée, celle qui s’est survécu à elle-même a gardé l’espoir, elle est restée optimiste, suivant les conseils de sa mère. Cela pourrait sembler paradoxal pour quelqu’un capable de connaître l’avenir, de le lire dans des cartes, de prédire de belles vies à d’autres, mais aussi d’entrevoir son destin, irrémédiablement condamné, même une fois réincarnée en prostituée. Le caractère véritablement tragique de ce personnage est qu’elle-même a beau savoir les malheurs à venir, elle ne peut s’écouter, lutter contre. La connaissance ne lui permet pas de changer l’orientation de sa vie, mais simplement de la vivre en sachant ce qui l’attend, impuissante, courant en toute conscience au-devant de sa mort.

Avec cette relecture contemporaine du personnage mythologique, Sergio Blanco rend la parole à une figure négligée. Non pas pour la consacrer, l’élever, lui rendre une place qu’on lui aurait usurpée, mais pour faire entendre un personnage pathétique, dépouillé de toute auréole, de toute noblesse. Il nous invite par là à laisser de côté les héros pour entendre les oubliés, les laissés pour compte, à ne pas se détourner des victimes de la guerre et de l’exil, mais à prêter attention à ceux qui sont simplement humains, aussi crue soit leur humanité. Incarnée et portée par sa sœur, cette Kassandra interpelle, met en éveil, et ses mises en garde sont pour une fois entendues avec clarté.

F.

Pour en savoir plus sur « Kassandra », rendez-vous sur le site Alternativa Teatral.