« L’Eternel Mari » de Dostoïevski

Peu après avoir écrit L’Idiot, Dostoïevski s’attaque à un projet qui détonne au sein de la production de ses dernières années. Avec L’Eternel Mari, il ne s’agit pas d’une œuvre-fleuve qui multiplie les personnages et superpose les intrigues. Ce roman reprend le schéma traditionnel du théâtre de vaudeville, formé par le triangle amoureux du mari, de la femme et de l’amant, et en propose une version originale. Dans son appropriation de ce motif, Dostoïevski mêle le drame au vaudeville, et ainsi au comique la complexité des sentiments en jeu. Sur un mode apparemment plus léger, l’auteur capte une nouvelle fois avec ce roman un pan des profondeurs de la nature humaine.

L'éternel MariDans Pétersbourg, un homme tout occupé à ses affaires en croise à plusieurs reprises un autre, coiffé d’un chapeau de crêpe, qui finit par attirer son attention. Quand ce dernier, Pavel Pavlovitch Troussotski, vient le guetter de l’autre côté de la porte de son appartement, la confrontation finit par avoir lieu, et Veltchaninov identifie alors le mari de la femme dont il a été l’amant des années auparavant. Il apprend alors que cet éternel mari a découvert leur relation après la mort de son épouse, et qu’il est venu à Pétersbourg le rencontrer pour entretenir le souvenir de la défunte.

A partir de là se noue une relation étrange entre ces deux hommes qui ont aimé la même femme, unis post mortem par un passé qui en même temps les sépare. Bien que tous deux soient au courant de la vérité, celle-ci n’est jamais clairement affrontée, et les non-dits parcourent l’ensemble de leurs dialogues. Leurs échanges sont encore perturbés par l’alcool qu’ingurgite à hautes doses Pavel Pavlovitch, défait depuis la mort de sa femme et trop peu courageux pour se livrer sans ivresse.

La situation prend une ampleur nouvelle quand Veltchaninov apprend l’existence de Lisa, la fille du couple née quelques mois après son départ. Comprenant ce qu’il en est véritablement, il trouve un nouveau sens à sa vie et entreprend de la placer dans une famille dont il est proche pour la protéger de son père, devenu un ivrogne inconséquent.

L'éternel Mari - folioAprès une ellipse, la deuxième partie du roman est consacrée à la vie qu’essaie de se rebâtir Pavel Pavlovitch. Encore étroitement dépendant de Veltchaninov, il lui demande de venir rencontrer sa nouvelle fiancée, et l’invite donc à une après-midi chez les Zakhlebinine. Là, Veltchaninov découvre les relations cruelles qu’ont nouées les filles de la famille avec ce prétendant bien trop vieux, et loin de le soutenir, il participe à son humiliation. S’ensuit un affrontement décisif entre les deux rivaux, avant une séparation presque définitive.

Chaque chapitre du roman constitue une étape de l’intrigue, extrêmement rythmée, et chacune de ses étapes est annoncée par un titre qui tend à désamorcer tout effet d’attente, inspiré par les dernières lignes de l’épisode. Ainsi, Dostoïevski met en place le portrait des deux personnages et présente ensuite la nature de leurs relations, « L’épouse, le mari et l’amant » – et non le mari, l’épouse et l’amant, ce qui souligne les liens nouveaux qui unissent les deux hommes – avant d’annoncer non sans ironie « Le mari et l’amant s’embrassent », puis « Lisa est malade », ou encore « Les deux hommes sont quittes ». A mesure que l’on progresse dans l’histoire de cette relation pourtant, certains titres paraissent moins explicites et préparent à la densité des dialogues à venir. C’est par exemple « Quel bord en a le plus », qui par métaphore désigne la rivalité des deux hommes, ou l’avant-dernier, « Analyse », qui derrière un terme de critique littéraire déguise une rétrospective de Veltchaninov sur les événements précédents décrits.

Cette sensibilité aux titres s’impose d’autant plus que celui du roman lui-même amène à s’interroger. Il désigne par périphrase Pavel Pavlovitch, mais au travers de la définition particulière que donne Veltchaninov à cette expression, à savoir un mari aveuglé par sa femme vouée à la tromper, cocu mais incapable de le découvrir. Et de fait, la narration est moins focalisée sur l’éternel mari que sur celui qui l’a baptisé ainsi et qui se fait le témoin embarqué de son histoire après en avoir été par le passé acteur. Ce recul présent lui permet de décrypter en partie l’attitude de Pavel Pavlovitch quand il n’est pas sous le coup de l’émotion, de donner sens à certaines de ses bouffonneries, et notamment à la fascination ambigüe que le mari a éprouvé à son égard pendant les neuf ans qui ont séparé son dernier séjour chez eux et leurs retrouvailles. Les différentes balises temporelles scandées au début viennent ainsi reconstituer au fur et à mesure le passé et ses fantômes, jusqu’à lui donner une nouvelle portée qui tend pour de bon à évincer la femme absente pour se focaliser sur les deux hommes qui l’entourent.

L'éternel Mari - pocheLa tonalité du roman change brutalement une fois le passé enterré pour de bon. Alors que dominaient les dialogues entre les deux hommes, chargés d’émotions contradictoires, caractérisés par des revirements instantanés du rire à la colère, par des silences qui creusent des abîmes entre eux, et ponctués des « n’est-ce pas ? » de Pavel Pavlovitch, l’intrigue est relancée après leur séparation par le projet de mariage de ce dernier. La visite chez les Zakhlebinine offre alors l’exemple d’une scène de d’ensemble caractéristique de l’art de Dostoïevski, qui s’étend ici en longueur sur toute une journée. L’attention du lecteur est alors saisie par les attitudes contradictoires de Veltchaninov et son rival, mais aussi par Nadia et son amie Maria qui se font un plaisir de torturer Pavel Pavlovitch, par les hôtes, et par tous les autres jeunes gens de la compagnie.

Le retour qui suit conduit à un affrontement dans l’appartement de Veltchaninov qui contribue une nouvelle fois à ancrer cet espace dans l’imaginaire du lecteur – ce à quoi était particulièrement sensible Proust à la lecture de L’Idiot. Cette dernière confrontation, dont le but est de révéler « tout », atteint un paroxysme autant préparé qu’inattendu qui libère pour de bon le mari de l’emprise de l’amant et qui ramène du même coup ce dernier à la vie, à ce qu’il était probablement quand il séduisit la femme de Pavel Pavlovitch des années auparavant.

Dostoïevski se saisit donc dans ce roman d’un motif  traditionnel pour sonder de nouveaux gouffres de l’être, de nouvelles relations humaines prises entre la haine et l’amour, peut-être plus complexes que celles qui peuvent unir un homme et une femme. On retrouve dans cette œuvre des thèmes chers à l’auteur mais sous une variété de modes qui singularise L’Eternel Mari. Ainsi, alors que ses dernières grandes œuvres s’achèvent toute avec une tonalité particulièrement sombre, celle-ci offre in extremis un dernier pied de nez qui acte une dernière fois la fatalité qui lie les deux hommes tout en la tournant en dérision.

F.