« Le Paysan de Paris » d’après Aragon à la MC93

Entourée de deux jeunes artistes, Sarah Oppenheim propose un travail sur la part visuelle du roman de collages d’Aragon, Le Paysan de Paris. Au cours d’une flânerie dans la capitale, le regard du narrateur métamorphose la ville et ses passages, faisant surgir des images oniriques dans ses moindres recoins. Sur scène, se mêlent la littérature, la peinture, le théâtre et la vidéo pour offrir un spectacle original et poétique.

Le Paysan de ParisD’emblée, la dimension manuelle qui caractérise la pratique du collage est mise en valeur. L’absence de rideau permet au spectateur de découvrir les ressorts du spectacle, avant même le début de la représentation. Outre de grandes toiles blanches, se trouvent à cour un bureau d’artiste, et à jardin une étrange machine – à remonter le temps ? – dont l’un des composants identifiables est un tourne-disque.

Arrivent après un moment une femme et un homme qui prennent alors le temps de s’installer dans cet espace, lui sifflotant un air familier à la Charles Trenet. Chacun de leur côté, ils mettent en place les conditions de leur rêverie, dévoilant les moyens qu’ils vont mobiliser par la suite. On voit bien qu’il ne s’agit pas ici de créer une quelconque forme d’illusion : le plaisir va naître au contraire de l’observation concomitante de la fabrication du spectacle et de son résultat.

Ainsi, tandis que le centre de la scène est progressivement envahi de toiles plus ou moins transparentes, placées à différents niveaux de profondeur, la jeune femme sort de ses tiroirs tous les instruments dont elle va avoir besoin par la suite. Après avoir essayé de manœuvrer les pédales placées sous son tabouret servant à dérouler une frise d’images, elle la positionne comme il faut, et l’homme, maintenant assis, se met enfin à parler.

La langue d’Aragon est bien vite rattrapée par une photographie en noir et blanc d’une rue de Paris. Alors qu’Arnaud Wurceldorf se laisse emporter par le flux de son monologue, l’attention en est détournée, captée par le dessin en direct de Louise Dumas sur l’image, projetée sur les toiles par l’entremise d’une caméra. D’étranges traits à l’encre de chine hypnotisent par la grâce de leur apparition, jusqu’au moment où le profil du comédien est finalement reconnu, ramenant notre regard sur lui.

Le Paysan de Paris - OppenheimLes procédés majeurs du spectacle sont là dévoilés : texte et dessins se mêlent autour du comédien qui circule entre les espaces laissés entre les toiles, formant les ruelles et passages oniriques dont il est question. Effets sonores et lumineux sont eux aussi fabriqués sur le plateau, de façon à la fois visible et mystérieuse. Ce parti-pris scénique permet ainsi de faire surgir des sirènes, des pieuvres et autres animaux, plus ou moins fantastiques. Des silhouettes, saisies d’un trait ou lentement détaillées, peuplent les rues encore vides de Paris, tandis que les moindres détours du parcours sont retracés par des lignes continues.

Une très belle communion naît de la collaboration entre les deux artistes, notamment dans l’harmonie de leurs gestes – pourtant médiés par la caméra et le projecteur. Cela est le plus évident quand Aragon chante la diversité des blondeurs qu’il a connues : là le dessin dépasse l’ordre du figuratif et se saisit des mouvements de la langue, de sa pure musicalité, portée de tout son corps par le comédien.

Le Paysan de Paris - AragonBien souvent, les mots se voient relégués à un second plan, par la beauté et la fascination que fait naître la performance graphique. Au contact du théâtre, le dessin s’inscrit à son tour dans le temps, déroulé dans un sens ou dans l’autre selon que l’artiste pédale vers l’avant ou l’arrière. Plus encore, le théâtre transmet au dessin une de ses qualités essentielles, son caractère éphémère, terme qui tient une place importante dans le roman, source de jeux de mots et de rêveries à quatre mains.

Quand à la fin de de sa flânerie le narrateur évolue parmi les fantômes de la rue, la teneur sombre du texte est magnifiquement rendue. La scénographie est alors reconfigurée pour restructurer l’image et rétablir une certaine continuité, avant de devenir écran pour une animation très inspirée d’Antonin Douady.

Si le fil du texte est souvent perdu par la concurrence visuelle qu’offre ce spectacle, ce très beau collage d’art en révèle bien la puissance imagée et onirique. Une appréhension autre que celle de la lecture est développée, riche en associations, très proche des expériences sensorielles recherchées par les surréalistes dont faisait alors partie Aragon.

F.

Pour en savoir plus sur « Le Paysan de Paris », rendez-vous sur le site de la MC93.