« Un procès. Après un ennemi du peuple » de Christiane Jatahy et Wagner Moura au Gymnase du Lycée Aubanel – vacuité d’un tribunal populaire

Christiane Jatahy est à nouveau invitée au Festival d’Avignon cette année. Son nom est cette fois associé à celui de Wagner Moura, acteur brésilien devenu célèbre grâce à la série Narcos, dans laquelle il interprétait de manière mémorable le rôle de Pablo Escobar. On le découvre sur les planches pour la première fois avec Un procès. Après un ennemi du peuple. Après Tchekhov, Homère, Lars von Trier ou encore Shakespeare, la metteuse en scène brésilienne adapte cette fois un classique d’Ibsen. Avec Wagner Moura et le scénariste Lucas Paraizo, ils imaginent un procès pour le personnage principal, Thomas Stockmann, qui vise à trancher : est-il effectivement un ennemi du peuple ? Partant de la pièce, les artistes inventent une situation et un dispositif enrichi par le cinéma, qui pèche cruellement par manque de dramaturgie et démagogie.

Le plateau se présente comme une arène : autour d’un centre vide, des tables équipées de matériel électronique sous des lumières, et au fond, au-delà d’un écran suspendu, deux rangées de chaises. Wagner Moura se place au centre avec une chaise et s’adresse à nous, en déclarant d’emblée qu’il n’y a plus de vérité, plus de faits, mais simplement « des versions des faits ». Il a cependant choisi d’être là – main au sol pour souligner ce là – et attend un verdict qui ne changera dans tous les cas pas ce qu’il pense de lui-même. L’acteur quitte ensuite sa chaise mais nous invite à continuer à imaginer son personnage assis dessus, décrivant ce qui pourraient être des images de film, mais précisant que nous sommes bien ici au théâtre.

Après nous avoir annoncé que nous, public, allons juger la culpabilité de cet homme, il annonce l’arrivée sur scène d’un invité spécial pour ce procès. C’est ce jour-là Matthieu Sampeur, acteur qui a déjà joué plusieurs fois sous la direction de Christiane Jatahy, qui va orchestrer le procès en suivant le script qu’on lui remet. Ce procès, nous informe-t-on, ne sera pas mené par des juges et avocats, mais se fera en présence du frère de Thomas Stockmann pour l’accusation, et Thomas Stockmann lui-même et sa fille Petra pour la défense. La situation déployée par Ibsen dans Un ennemi du peuple est ensuite résumée en quelques phrases : le personnage de médecin a dénoncé la qualité des eaux de la ville et leur caractère nocif pour la santé du peuple, prenant le risque de mettre en péril toute l’économie de la station qui repose sur le tourisme des thermes. Son frère, maire de la ville, l’accuse de vouloir réduire tout le monde à la misère alors que lui est convaincu d’agir au nom de la santé de tous. Lors d’une réunion publique, Thomas Stockmann a été condamné par la majorité, qui l’a déclaré un ennemi du peuple. L’accusé demande avec ce procès un nouveau jugement.

Matthieu Sampeur prend le relais et annonce que les personnes qui ont reçu un bracelet numéroté dans la file d’attente du spectacle vont être tirées au sort pour constituer un jury qui va trancher : Stockmann est-il oui ou non un ennemi du peuple ? Onze personnes montent sur scène et s’installent au fond de la scène sur des chaises face au public, sur lesquelles les attendent des carnets leur permettant de prendre des notes et d’adresser des questions aux parties en présence à certains moments choisis.

Les différents protagonistes du procès se présentent et prennent une première fois la parole, minutés à la seconde près, sous la surveillance de Matthieu Sampeur. Puis des « preuves » seront amenées – qui sont en réalité pour la plupart des témoignages, première imprécision symptomatique de ce tribunal peu convaincant. Par l’entremise de la vidéo, pré-enregistrée ou live, sont convoqués des bribes du passé, des témoins absents ou présents sur scène à la régie son, vidéo ou lumières, une scientifique qui a évalué la qualité de l’eau ou une maquette qui explique les raisons géographiques de cette contamination. Frappe assez vite l’arbitraire de l’ordre dans lequel sont avancés ces différents éléments. Ce procès ne se veut pas judiciaire – cela est assez clairement posé au début – mais populaire : les règles n’existent pas, et celles inventées paraissent totalement artificielles.

Dans cette situation purement fictive, la pièce d’Ibsen se trouve réduite au minimum. Les miettes qu’il en reste sont à peine complétées par quelques ajouts et déplacements par rapport à la pièce originale. Outre le déplacement de la Norvège du XIXe siècle au Brésil contemporain, une scène donne à voir un moment festif au moment où les frères Stockmann célèbrent leur décision d’ouvrir les thermes. De manière moins compréhensible, la femme de Thomas est morte « du cœur » dans cette adaptation, ce qui paraît plus une commodité actorale qu’un choix véritablement dramaturgique. Ces quelques opérations ne suffisent pas à redonner de la substance à l’ensemble. Le débat est condamné au surplace, réduit à un bras de fer entre la santé et l’économie. S’il retentit aujourd’hui, alors que les canicules s’enchaînent et ne semblent pas suffire à inviter à repenser notre modèle économique en profondeur, la réflexion sur ces questions reste de surface.

L’autre conséquence de cette réduction drastique de la pièce est que les personnages perdent en épaisseur. Une fois évacués tous les autres protagonistes, ne restent que les membres d’une même famille qui se déchirent – ce qui donne parfois au spectacle l’allure d’un drame familial. Wagner Moura, Danilo Grangheia et Julia Bernat manquent cruellement de matière fictionnelle pour donner pleine ampleur à leurs personnages. Ils sont tous trois suffisamment doués pour qu’il y ait de beaux pics d’intensité dans le jeu, pour qu’on entrevoie ce qu’aurait pu être le spectacle, mais le statisme du débat les dessert. Seule la nature irascible de Thomas Stockmann devient de plus en plus manifeste – il en vient même aux mains avec son frère –, et on devine son caractère idéaliste, mais cela ne suffit pas à offrir un véritable terrain de jeu à Wagner Moura.

L’ennui s’installe donc progressivement et les questions du jury ne suffisent pas à relancer la machine. Ces questions donnent chaque fois lieu à des improvisations de quelques minutes, mais la matière dans laquelle puiser manque pour que ces réponses non écrites à l’avance deviennent intéressantes. Les mêmes éléments sont remis sur la table, et la temporalité fictionnelle se trouble même, laissant entrevoir un gros flottement dramaturgique. En plus de cela, les questions posées ne sont pas particulièrement pertinentes. On pourrait en premier lieu se demander ce qu’on entend, par « ennemi du peuple ». On pourrait demander à réentendre la voix des experts. On en vient même à penser que la solution pourrait être la fermeture de la tannerie qui contamine les eaux… mais l’enjeu n’est pas ici de résoudre la situation de la ville, de trouver une solution pour le peuple et proposer un véritable après. Il s’agit simplement de juger un homme. C’est cohérent avec l’égo du personnage d’Ibsen, mais un peu léger pour un spectacle de 2h15.

Plus préoccupant encore : ce tribunal populaire, qui évoque celui anarchique des réseaux sociaux, n’est pas remis en question. Le manichéisme et la démagogie pèsent, et les éléments d’appréciation de la situation qui s’accumulent invitent tardivement à la nuance et à la réflexion. Il ne fait d’emblée aucun doute que Stockmann sera acquitté par la majorité, jugé non ennemi du peuple – alors qu’il est sans doute autant ennemi que non ennemi, selon le point de vue que l’on adopte et la question que l’on pose. L’unanimité de départ n’est jamais ébranlée, pas même par les questions pourtant pertinentes que les membres du jury doivent se poser juste avant d’exprimer leur vote à bulletin secret, retirés dans une pièce à la fin du spectacle. Raison est donc donnée au sentiment facile plutôt qu’à la réflexion, et la séduction du personnage – dont on découvre in extremis les penchants despotiques –, décuplée par celle de l’acteur, produit pleinement son effet et confirme les faiblesses de l’opinion, qui finit de se laisser embarquer par un tube brésilien au moment des applaudissements.

F.

 

Pour en savoir plus sur Un procès. Après un ennemi du peuple, rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.

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