« Ix : variations » de Marcos Caramés-Blanco et Sacha Starck au Théâtre de la Bastille – une vie queer en scroll

Le Théâtre de la Bastille accueille Ix : variations, un spectacle que le lieu a contribué à créer il y a quelques temps. Après une résidence d’artistes à la Colline, Marcos Caramés-Blanco et Sacha Starck – le premier à l’écriture, l’autre au jeu – ont donné forme à leur projet dans le cadre du fil rouge proposé par Gurshad Shaheman pour la saison 2024-2025, « nos identités performées ». Cet accompagnement au long cours de la création se perçoit dans le détail du spectacle : il ne se présente pas simplement comme la mise en scène de l’écriture de Caramès-Blanco, jeune auteur qui s’impose sur les scènes ces dernières années, mais comme un véritable dialogue scénique tissé avec le texte, qui donne lieu à une forme hybride pour raconter l’enfance et l’adolescence d’un être hybride.

Le plateau de la salle du haut est délimité par une bâche blanche, sur laquelle se trouvent un lit, une coiffeuse et un portant de vêtements. L’œil est surtout attiré par le fond de la scène, sur lequel est projeté le programme de la soirée : 17 chapitres sont annoncés, dont les titres évoquent pour plusieurs des chansons (ils en sont en réalité tous). La scène est ensuite plongée dans le noir et une voix off livre la description d’une femme qui accouche dans la douleur. Le texte est assez conventionnel pour ce passage obligé d’un récit de vie. Une silhouette entre dans la pénombre et fait entendre la voix de la femme qui accouche, qui jure tant qu’elle peut avec un accent du sud-ouest. Quand la délivrance arrive, une explosion de lumières fluos repeignent tout l’espace de manière esthétique. Mais un flottement inquiète la mère, qui craint pour la santé de l’enfant. L’enfant va bien, mais son identité sexuelle est indéfinissable.

Ix est en effet intersexe, comme 1,7% de la population mondiale. Ses caractéristiques sexuelles n’entrent pas dans l’une des cases rigides du masculin et du féminin. À peine le temps d’esquisser la réaction hébétée de la mère que l’on passe à la scène suivante, à nouveau assez stéréotypée : la même mère avec le même accent caricatural se trouve chez le coiffeur et rend compte des commérages des voisines qui commentent tout. Le bavardage est interrompu par un compliment d’une cliente à l’enfant, qui la félicite pour ses belles boucles blondes. L’enfant rétorque qu’il est n’est pas une petite fille. La décision est aussitôt prise de le tondre.

Avec l’enchaînement de ces deux courtes scènes, le rythme est donné pour la suite : 15 suivront le même tempo, pour retracer la vie d’Ix, de sa naissance à ses 17 ans. Ces courts fragments font entendre quantité de voix – à part celle d’Ix au départ : sa mère, le voisinage, le personnel soignant, la maîtresse et les camarades de CP, le premier ami Sam… Sacha Stark, encore inaccessible par un maquillage drag et un protège-tête de rugby noir, métamorphose sa voix et son corps pour faire entendre et surgir tous ces personnages le temps d’une réplique, avec le support de costumes et d’accessoires. Sans jamais insister, ce carrousel fait entrevoir toute la violence imposée à cet enfant indéfini, que chaque personne cantonne à un genre. La violence devient même physique quand Ix se voit infliger des piqûres d’hormones dès l’âge de cinq ans, afin de grandir « comme un garçon ».

Après la rencontre avec Sam, qui lui fait découvrir une cabane dans l’école et lui offre un espace de liberté totale, Ix s’épanouit et performe sa libération sur un tube d’Avril Lavigne. Sacha Starck se démaquille et découvre son visage pour parler au nom de son personnage, dire ses goûts contradictoires partager ses questionnements dans les pages de son journal, exprimer son envie de chanter (entravée par sa mue), mais aussi faire entendre les diagnostics des médecins mis en échec par sa non-binarité. Les fragments conduisent jusqu’à l’adolescence d’Ix, la fugue loin de chez lui pour survivre, le suivi psychothérapeutique vécu comme une torture – dialogue exceptionnel avec Caramès-Blanco qui donne la réplique depuis les gradins –, et les recherches frénétiques sur le web pour trouver un scooter, emprunter différentes identités sur Chatroulette, ou chercher des idoles queer comme Lady Gaga. Au terme de la playlist, le parcours reste en suspens, suggérant que la lutte d’Ix pour faire accepter son identité est encore longue.

Une fois passées les premières scènes, l’écriture de Caramès-Blanco saisit. Elle est la plupart du temps prise en charge par Sacha Starck, mais parfois aussi projetée sur le mur du fond, à un rythme tout aussi effréné que le reste et avec un travail de la disposition des mots et de la typographie qui laisse entrevoir le soin apporté à la mise en page du texte. Ces projections, qui permettent de déployer une langue poétique, ouvrent la scène à d’autres espaces en esquissant des paysages, et à d’autres temps avec l’évocation de l’histoire des personnes intersexes, d’Herculine Barbin à nos jours, mais dans le désordre et livrée sous forme de phrases flashs.

À chaque nouveau fragment, les cartes du registre, du ton, des codes de jeu et de la relation au public sont rebattues. Un immense terrain de jeu est ainsi offert à Sacha Starck, qui se métamorphose à chaque instant. À l’androgynie de cet artiste non-binaire, qui accueille dans son corps la fluidité d’Ix, le caractère pluriel de cet être qui échappe aux catégories, s’ajoutent un jeu instable, qui se dérobe à toute assignation théâtrale. Sacha Starck caricature les adultes, joue comme un enfant, chante Britney Spears ou Les Choristes, lipsync Pink, se confie à son journal, s’autocélèbre en silence… Ces transformations et la reconfiguration permanente des modalités d’énonciation, en plus d’évacuer toute forme de pathos, de prendre le parti de l’humour plutôt que de la plainte, donnent l’impression que l’artiste n’est pas seul sur le plateau.

La surprise de chaque nouvelle scène relance constamment notre attention, comme le font les vidéos et contenus qui popent malgré nous dans nos fils et entretiennent la dopamine qui entretient notre dépendance aux applications. Bien avant les recherches d’Ix en ligne, quand l’écriture intègre comme elle peut le web et les réseaux, le rythme produit par cet enchaînement de fragments hétéroclites reproduit en effet celui frénétique de nos habitudes de scrolling. Le choix de reprendre ces codes des réseaux sociaux a pour revers de paralyser un peu l’affect. Il n’y a jamais le temps de s’appesantir, d’approfondir ou creuser une émotion, on passe d’une scène à l’autre avec cette espèce de sensibilité un peu anesthésiée par l’accumulation que l’on développe malgré nous devant nos portables. Heureusement, cette anesthésie est en partie contrée par l’intérêt suscité par la présence et les actions de Sasha Starck, et peut-être plus encore par la culture pop des années 90 qui innerve discrètement chaque scène et qui convoque nos enfances et nos adolescences, invite nos souvenirs dans l’histoire d’Ix, creuse un sillon en-deçà de l’impermanence, crée du commun et nous lie à cet être stigmatisé comme inclassable.

F.

 

Pour en savoir plus sur Ix : variations, rendez-vous sur le site du Théâtre de la Bastille.