En 2016, Alexander Roose, professeur à l’Université de Gand et spécialiste de Montaigne, proposait à son ami de longue date l’acteur Koen de Sutter un monologue écrit à partir des Essais, de sa correspondance et de son Journal de voyage en Italie. Dix ans plus tard, le seul-en-scène est recréé à la Comédie de Caen. Montaigne offre le spectacle de la familiarité, voire de l’amitié d’un comédien avec un texte, un lien privilégié qui permet une transmission joyeuse au public d’une œuvre difficile d’accès par la lecture.
Après les annonces qui précèdent le spectacle, deux individus montent sur le plateau. L’un d’eux, Koen de Sutter, commence par déplacer la servante qui captait le regard et empêchait de distinguer les alentours. L’autre, Cesar de Sutter, son fils, se place à jardin où l’attendent une guitare électrique et tout un matériel technique au sol qui lui permettra d’explorer les sons de son instrument. Koen de Sutter revient à l’avant du plateau, enlève ses chaussures, se sert un verre d’eau et s’éloigne du pupitre sur lequel se trouvent posées de grandes pages, auxquelles il ne se réfèrera presque jamais sinon pour les tourner dans des moments de transition.
L’acteur se place au milieu du plateau dont les coulisses latérales sont à vue, et commence de but en blanc, comme s’il parlait en son nom propre, avec une langue qui achoppe : « Je pensais, je croyais… ». Pas d’entrée dans le rôle, de déclamation, de mise à distance du texte en tant que texte, de théâtralité : s’impose d’emblée une fascinante proximité de l’acteur avec lui. Tout au long du spectacle, Koen de Sutter ne joue pas à être Montaigne, il fait siennes ses pensées et remarques, les ramène à lui, occupant l’endroit d’humilité que l’auteur s’efforce d’atteindre. Il commence donc, tel qu’en lui-même dirait-on, et nous embarque dans son monologue, nous invitant dans la tour dans laquelle il s’est retiré pour fuir la magistrature.
Quelques éléments biographiques sont posés au départ, aussitôt lestés par une idée vectrice des Essais : ne pas juger. Alors que les exemples sont nombreux dans le texte de Montaigne, rarement développés et accumulés jusqu’à saturation, jusqu’à ce qu’on ne sache plus ce que l’auteur pense à force de rassembler des cas contradictoires, c’est toute une histoire qui illustre cette conviction. Elle est celle d’un homme qu’on a cru revenu de la guerre, qui a été accueilli par les siens et a vécu une vie de famille heureuse avant d’être accusé d’imposture et carrément condamné à mort. À partir de cet exemple, Montaigne nous enjoint à suspendre notre jugement. S’il se déclare en quête constante de la vérité, cette recherche est modérée par sa crainte absolue du dogmatisme.
Après cette démonstration, l’auteur poursuit sa confession par l’entremise de Koen de Sutter et raconte son retrait de la vie publique, l’éducation exceptionnelle qu’il doit à son père qui lui a appris le latin avant le français, son amitié indescriptible avec son mentor, Étienne de La Boétie, qui lui a légué tous ses livres. Après la retraite de l’auteur dans sa tour tapissée de livres, un autre attendu arrive rapidement dans le spectacle, la célèbre phrase « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », que l’acteur reprend comme un refrain, accompagné par la guitare qui l’accompagne et lui offre régulièrement des respirations.
Le philosophe prend le relais de l’homme social et expose ses efforts pour apprendre à mourir, la mélancolie qui le tourmente, son projet d’écrire et de se peindre nu, ses considérations sur les chefs de guerre ou les barbares, ses réflexions sur les souffrances et la maladie, son récit de la chute à cheval qui lui a fait frôler la mort, de ses rencontres avec des artistes lors de ses voyages en Europe, ses considérations sur la religion et sur les animaux, son aspiration à mourir dans son jardin imparfait, en plantant des choux… Tandis que le personnage dit se débattre avec sa mémoire, l’acteur, lui, se débat avec son accent flamand, qui colore le texte et aiguise notre ouïe. La résistance de quelques syllabes, loin d’entraver la compréhension du propos, donne l’impression que l’acteur croque chaque mot avec une gourmandise qui le rend plus audible et compréhensible encore.
L’accès aux Essais se trouve considérablement simplifié par cette adaptation théâtrale. Le passage par le tamis du flamand, langue dans laquelle le monologue a été écrit au départ, atténue les bizarreries d’une langue qui tresse le latin au patois. En outre, les exemples sont moins nombreux et les références réduites aux plus célèbres, ce qui évite d’avoir à se reporter à des notes de bas de page à chaque instant. Ce qui frappe alors, dans cette version synthétisée et simplifiée, est que Montaigne écrit dans l’ignorance de sa postérité et qu’il tient sa production en piètre estime. À plusieurs reprises, il dévalorise ses pages, selon lui simplement bonnes à emballer du beurre ou du poisson.
Cet écart entre sa perception de son œuvre et l’importance qu’elle a acquise dans l’histoire littéraire et philosophique crée un décalage entre ce personnage et nous, en même qu’un temps qu’un rapport complice entre l’acteur et le public. Koen de Sutter fait entièrement reposer sa performance sur cette relation avec la salle, à qui il s’adresse sans relâche, dans un rapport constamment entretenu par des clins d’œil ou des gestes.
C’est en effet tout son corps qui est mis en mouvement par ces mots et cette pensée qu’il s’attache à nous transmettre. En témoigne de manière éloquente le moment où Montaigne dénonce l’orgueil des humains qui se croient supérieurs aux animaux grâce au langage, et où l’acteur nous démontre tout ce que l’on exprime avec nos mains, nos sourcils ou nos épaules. On prend là conscience de toute l’expressivité que Koen de Sutter mobilise à chaque instant, au-delà des mots d’Alexander Roose, pour nous transmettre ce texte.
Si le regard vagabonde parfois sur le sol parcheminé du plateau, ou sur la reproduction d’une toile de Rothko qui se métamorphose de manière hypnotique grâce aux lumières de Marie Hardy, sur laquelle on voit tantôt les silhouettes de Montaigne et La Boétie, tantôt une fenêtre ouverte sur un paysage, la plupart du temps les yeux sont rivés sur l’acteur. L’écoute est quant à elle soutenue par la musique, qui, par surimposition de strates – technique qui évoque les réécritures successives des Essais par Montaigne –, dessine un crescendo ou surligne certaines phrases par le contraste du silence. Au fond, se balance une lourde pierre qui rappelle que « le monde n’est qu’un branloire pérenne ». Quant au tabouret surmonté d’une selle ou les plantes que l’acteur déplace, ces accessoires paraissent anecdotiques en regard de ce que l’acteur donne à voir presque malgré lui, son intelligence très grande du texte qu’exprime chacune de ses pores.
Pour cette raison, quand Koen de Sutter déplace au centre du plateau un haut cheval d’arçon, qu’il se hisse dessus et s’y tient à la verticale, immobile, pour le récit de son voyage en Italie, l’écoute se fige. L’acteur se mue en figure presque divine lorsque ne flotte plus que le haut de son corps dans la pénombre, alors qu’il raconte avoir été élu maire de Bordeaux malgré lui – ainsi ramené à la vie sociale qu’il avait fuie au départ –, qu’il déplore les guerres de religion et dit sa haine de la cruauté, ou qu’il s’étonne de ce que les femmes acceptent des lois qu’elles n’ont pas participé à édicter. La note épicurienne sur laquelle s’achève le monologue ranime en partie le corps de l’acteur, mais ainsi perché sur son promontoire, menacé par le risque de chute, il ne finit hélas pas en dansant. Cet empêchement fait prendre conscience de tout ce qu’il nous a transmis avant, de l’incarnation vibratile du texte qu’il nous a offerte, de la « vitalité corporelle si puissamment communicative » que Jean Starobinski perçoit dans la langue de Montaigne.
F.
Pour en savoir plus sur Montaigne, rendez-vous sur le site de la Comédie de Caen.


