« La Condition ouvrière » de Simone Weil [extrait] – anéantissement de l’homme par la machine

Professeure agrégée de philosophie, Simone Weil s’engage en décembre 1934 comme manœuvre dans une usine. Pendant 9 mois, elle partage le quotidien des ouvriers et ouvrières pour comprendre la condition réelle qui est la leur – condition servile, conclut-elle. L’expérience n’est pas purement intellectuelle : Simone Weil a à cœur d’améliorer cette condition, non en diminuant le temps de travail et en offrant à la classe ouvrière davantage de loisirs, mais en envisageant le travail comme une éducation assurant l’épanouissement.

Outre ses témoignages, ses échanges nombreux avec des patrons d’usine et ses réflexions sur les syndicats ouvriers après les grèves de juin 1936 le confirment : Simone Weil ne dénonce pas les souffrances et humiliations des ouvriers dans la perspective révolutionnaire et utopique d’abolir le travail en usine ; l’émancipation à laquelle elle aspire reste en prise avec les impératifs économiques du pays, alors que la menace de la guerre pèse : elle doit se faire par le travail.

Dans cet extrait, Simone Weil rêve un instant ce que pourrait être un travail d’usine qui « comble l’âme » avant de confronter cette vision à la réalité qu’elle a expérimentée.

« Expérience de la vie d’usine (début 1936, puis 1941) »

L’usine pourrait combler l’âme par le puissant sentiment de vie collective – on pourrait dire unanime – que donne la participation au travail d’une grande usine. Tous les bruits ont un sens, tous sont rythmés, ils se fondent dans une espèce de grande respiration du travail en commun à laquelle il est enivrant d’avoir part. C’est d’autant plus enivrant que le sentiment de solitude n’en est pas altéré. Il n’y a que des bruits métalliques, des roues qui tournent, des morsures sur le métal ; des bruits qui ne parlent pas de nature ni de vie, mais de l’activité sérieuse, soutenue, ininterrompue de l’homme sur les choses. On est perdu dans cette grande rumeur, mais en même temps on la domine, parce que sur cette basse soutenue, permanente et toujours changeante, ce qui ressort, tout en s’y fondant, c’est le bruit de la machine qu’on manie soi-même. On ne se sent pas petit comme dans une foule, on se sent indispensable. Les courroies de transmission, là où il y en a, permettent de boire par les yeux cette unité de rythme que tout le corps ressent par les bruits et par la légère vibration de toutes choses. Aux heures sombres des matinées et des soirées d’hiver, quand ne brille que la lumière électrique, tous les sens participent à un univers où rien ne rappelle la nature, où rien n’est gratuit, où tout est heurt, heurt dur et en même temps conquérant, de l’homme avec la matière. Les lampes, les courroies, les bruits, la dure et froide ferraille, tout concourt à la transmutation de l’homme en ouvrier.

Si c’était cela, la vie d’usine, ce serait trop beau. Mais ce n’est pas cela. Ces joies sont des joies d’hommes libres ; ceux qui peuplent les usines ne les sentent pas, sinon en de courts et rares instants, parce qu’ils ne sont pas des hommes libres. Ils ne peuvent les sentir que lorsqu’ils oublient qu’ils ne sont pas libres ; mais ils peuvent rarement l’oublier, car l’étau de la subordination leur est rendu sensible à travers les sens, le corps, les mille petits détails qui remplissent les minutes dont est constituée une vie.

Le premier détail qui, dans la journée, rend la servitude sensible, c’est la pendule de pointage. Le chemin de chez soi à l’usine est dominé par le fait qu’il faut être arrivé avant une seconde mécaniquement déterminée. On a beau être de cinq ou dix minutes en avance, l’écoulement du temps apparaît de ce fait comme quelque chose d’impitoyable, qui ne laisse aucun jeu au hasard. C’est, dans une journée d’ouvrier, la première atteinte d’une règle dont la brutalité domine toute la partie de la vie passée parmi les machines ; le hasard n’a pas droit de cité à l’usine. Il y existe, bien entendu, comme partout ailleurs, mais il n’y est pas reconnu. Ce qui est admis, souvent au grand détriment de la production, c’est le principe de la caserne : « Je ne veux pas le savoir. » Les fictions sont très puissantes à l’usine. Il y a des règles qui ne sont jamais observées, mais qui sont perpétuellement en vigueur. Les ordres contradictoires ne le sont pas selon la logique de l’usine. À travers tout cela il faut que le travail se fasse. À l’ouvrier de se débrouiller, sous peine de renvoi. Et il se débrouille.

Les grandes et petites misères continuellement imposées dans l’usine à l’organisme humain, ou comme dit Jules Romains, « cet assortiment de menues détressées physiques que la besogne n’exige pas et dont elle est loin de bénéficier », ne contribuent pas moins à rendre la servitude sensible. Non pas les souffrances liées aux nécessités du travail ; celles-là, on peut être fier de les supporter ; mais celles qui sont inutiles. Elles blessent l’âme parce que généralement on ne songe pas à aller s’en plaindre ; et on sait qu’on n’y songe pas. On est certain d’avance qu’on serait rabroué et qu’on encaisserait sans mot dire. Parler serait chercher une humiliation. Souvent, il y a quelque chose qu’un ouvrier ne puisse supporter, il aimerait mieux se taire et demander son compte. De telles souffrances sont souvent par elles-mêmes très légères ; si elles sont amères, c’est que toutes les fois qu’on les ressent, et on les ressent sans cesse, le fait qu’on voudrait tant oublier, le fait qu’on n’est pas chez soi à l’usine, qu’on n’y a pas droit de cité, qu’on y est un étranger admis comme simple intermédiaire entre les machines et les pièces usinées, ce fait vient atteindre le corps et l’âme ; sous cette atteinte, la chair et la pensée se rétractent. Comme si quelqu’un répétait à l’oreille de minute en minute, sans qu’on puisse répondre : « Tu n’es rien ici. Tu ne comptes pas. Tu es là pour plier, tout subir et te taire. » Une telle répétition est presque irrésistible. On en arrive à admettre, au plus profond de soi, qu’on compte pour rien. Tous les ouvriers d’usine ou presque, et même les plus indépendants d’allure, ont quelque chose de presque imperceptible dans les mouvements, dans le regard, et surtout au pli des lèvres, qui exprime qu’on les a contraints de se compter pour rien.

 

Mechanical Element,Franciska Clausen (1926)

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