« Nous, l’Europe, Banquet des peuples » de Laurent Gaudé et Roland Auzet – construire un récit européen, avec les Beatles

L’une des créations les plus attendues de ce Festival d’Avignon 2019 était Nous, l’Europe, Banquet des Nations, spectacle présenté dans la Cour du Lycée Saint-Joseph. Alors que dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes Pascal Rambert et ses acteurs soulevaient la question du nationalisme à travers le portrait d’une famille d’artistes de la veille de la Première Guerre mondiale à celle de la Seconde, Laurent Gaudé et Roland Auzet choisissent de traiter la même problématique à l’échelle européenne et non intime, avec des comédiens de toute nationalités. Ces spectacles sont comme l’envers l’un de l’autre, leurs défauts et leurs qualités paraissant symétriquement opposés si l’on en croit les retours qui ont entouré l’accueil d’Architecture. Alors que la dernière œuvre de Rambert est taxée d’être bavarde mais que le jeu de ses acteurs est chaque fois loué, la langue de Gaudé se distingue à nouveau par sa beauté et sa justesse, au point presque de menacer toute possibilité de jeu pour les acteurs.

Le 13 juillet au soir, le mistral souffle et fait s’envoler les matelas posés avec la régularité des croix dans les cimetières normands. Les régisseurs qui viennent chaque fois les replacer ne réussissent pas à les discipliner, et les matelas continueront de se déplacer même une fois le spectacle commencé. Les acteurs, les chanteurs et le musicien qui s’installe à jardin derrière sa batterie finissent néanmoins par arriver et occuper cet espace d’emblée troublé, et créent aussitôt un effet de masse. Ils sont en effet 11 comédiens, un chœur, une maîtrise, et un autre chœur de chanteurs amateurs. Toutes les couleurs qu’ils portent, les styles d’habits qu’ils affichent et les âges qu’ils laissent deviner donnent à voir une hétérogénéité authentique. Pas un melting pot stylisé, faux, mais bel et bien un échantillon, dont on ne sait pas exactement encore ce qu’il représente à part nous-mêmes. Quand commencent à parler les acteurs, cette diversité qui coexiste sur le plateau se confirme. Ils parlent français, anglais, polonais, espagnol, italien, arabe, portugais… bref une bonne partie des langues qui se parlent aujourd’hui en Europe.

Micro HF à la joue, les acteurs s’attaquent à elle et la questionnent commençant par l’épisode le plus critique, ou du moins le plus actuel : le Brexit, jamais nommé, né d’un Non retentissant qui n’a toujours pas été acté, que les autorités en charge tentent de transformer en Oui, comme si le Non n’avait pas été entendu, ne convenait, n’avait été que la conséquence d’une menace que l’on n’ose pas exécuter. C’est Emmanuel Schwartz qui soulève les contradictions de cette situation, et épice d’une touche de comique son absurdité par le sel de sa personnalité. Après lui, Thibault Vinçon prend la parole et demande aux autres d’où ils se sentent, et les amène à décliner les cercles concentriques de la géographie qui les définit.

Ainsi commence le long « poème » de Laurent Gaudé, désigné ainsi par l’auteur et le metteur en scène alors que le titre du spectacle évoque le genre du banquet, repas d’apparat mais aussi discussion à teneur philosophique dans la lignée de Platon. Le mot poème met pluôtt l’accent sur la qualité de la langue de Gaudé, une langue à part, à la fois précisément écrite et en même temps intrinsèquement orale, qui appelle la mise en voix mais qui ne peut être articulée que de biais, entre le public, avec le soutien d’un micro, et les partenaires qui occupent le plateau, qui ne sont pas vraiment des interlocuteurs, encore moins des personnages, à peine des supports de cette parole qui se tient toute seule. Ce poème donc, est scandé par le chant – les choristes de l’Opéra du Grand Avignon restent tout au long du spectacle sur les côtés de la scène quand ils ne viennent pas ponctuellement recréer l’effet de masse initial – et par des intertitres projetés sur le panneau qui sert de fond, qui mettent en évidence la trajectoire historique suivie.

Depuis le Brexit, les acteurs se mettent en quête du début de l’Europe, de l’idée d’Europe aujourd’hui nommée Union Européenne. On pense aussitôt à l’après-Seconde Guerre mondiale, mais Gaudé remonte plus loin, en 1848. Il voit dans le « Printemps des peuples », les révolutions qui agitent en même temps la France, l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Pologne et l’Autriche, les revendications similaires des travailleurs de pays différents, la naissance d’une conscience transfrontalière. Ceci posé, il remonte encore le temps et propose également 1830, l’invention du chemin de fer, qui raccourcit les distances, fait gagner du temps, accélère l’industrialisation et envahit bientôt toute l’Europe jusqu’à la constituer en réseau. Dostoïevski, qui voyait dans cette invention une menace pour la civilisation russe, « l’étoile absinthe » de l’apocalypse que promet d’être le XXe siècle, aurait approuvé ce point de départ – mais pour déplorer la suite.

Gaudé, lui, s’en sert pour rejoindre le présent de guerre en crise. Il évoque la colonisation, le moment où les pays riches se sont mis d’accord pour se disputer la part du gâteau africain se posant comme seule règle de respecter « les limites d’une autre influence », où l’exploitation s’est substituée à l’esclavage, où le Congo est devenu la propriété privée du roi des belges. Puis la montée du nationalisme à la veille des deux Guerres mondiales, la Communauté du Fer et de l’Acier, la Guerre froide, la guerre de Bosnie, et ainsi jusqu’aux crises migratoires d’aujourd’hui. Mais Gaudé ne rappelle pas ces drames de l’histoire pour critiquer l’Europe. Il veut au contraire rappeler l’utopie qu’elle a été, les principes qui l’ont fondée, ses valeurs d’origine qui sont indiscutables : la liberté d’expression, l’égalité, l’abolition de la peine de mort, imposés comme préalables à la mise en place de la libre circulation et de la coopération économique.

Pour ancrer le propos de Gaudé, le metteur en scène Roland Auzet a choisi d’inviter chaque soir une personnalité différente qui a joué un rôle dans le maintien et la défense de l’Union Européenne. Le 13 juillet, l’invité d’honneur était Eneko Landabaru, qui a fait partie de la Commission européenne, notamment en tant que Directeur général de la Politique régionale et de cohésion de la Communauté, et qui est aujourd’hui député du Parlement basque. L’écartèlement dans lequel ses fonctions l’ont pris entre la défense de l’Europe et celle de l’identité basque en dit long sur sa vision de l’Europe, non pas comme uniformisation des différences mais coexistence des richesses culturelles. Quand Eneko Landabaru monte sur scène et prend le micro qu’on lui tend, ce qui distingue une prise de parole artistique d’une prise de parole politique saute aux yeux. Sa façon de parler, de se tenir sur scène, sont bien celles d’un homme politique. Néanmoins, il n’est pas ici pour être jugé, critiqué, pointé du doigt, mais au contraire accueilli comme un expert de la question, aussi porteur de rêves et de regrets. Le plus grand regret qu’il avoue résonne avec force : il est celui d’avoir fondé l’Europe sur des principes avant tout économiques, alors que d’autres choses auraient pu constituer un ferment plus sûr pour l’Union.

D’autres choses comme la culture. Le projet de Gaudé et Roland Auzet est justement de remédier à ce manque. Dans les notes d’intentions et entretiens qui entourent le spectacle, ils disent en effet cette ambition démesurée de « construire le récit européen », de répondre au besoin de récit capable de fonder le sentiment d’appartenance qui selon eux fait aujourd’hui défaut à l’Europe – besoin de récit qui transparaît à chaque page du vaste catalogue du Festival Off… Pour construire ce récit, ils écrivent donc ensemble une histoire européenne qui se dit en plusieurs langues, en musique et en chant, et avec un peu de danse grâce à Artemis Stavridi, trop peu mise à contribution. Ce qui est dommage dans ce vaste projet théâtral, c’est qu’il manque de théâtre justement, de corps et d’images créées dans le temps unique de la représentation, qui pourraient servir de base à une sensibilité commune. Celles qui sont esquissées manquent de puissance, ne sont pas à la hauteur des mots de Gaudé, qui touchent profondément quoique trop rapidement dans le flux du spectacle, de sa langue douée de formules qui loin de simplifier placent au cœur des contradictions et mettent sur la voie de la complexité de l’histoire et du présent.

Se fiant au texte de Gaudé, bien structuré, bien rythmé, parfois imprévisible alors qu’il paraît suivre le cours de l’histoire, qui se permet des détours et des retours, Roland Auzet se donne en effet surtout pour tâche de diriger les comédiens pour qu’ils s’emparent de ce poème, qu’ils accompagnent de leur énergie cette langue épique. Ils y réussissent et arrivent sans peine à nous entraîner dans cette épopée, sans que l’on sache bien jusqu’où on ira comme ça.

Car le problème de ce voyage est bien de l’achever, de ramener à l’actualité, de l’ouvrir au présent. Alors que les chants du poème de Gaudé disent à tout instant que chaque étape de constitution de l’Europe a été plurivoque, polyphonique, complexe, que les différentes langues des acteurs et les bouts d’histoire qu’ils laissent entrevoir ont souligné la spécificité européenne, sa diversité qui est sa fragilité autant que sa force, le spectacle d’Auzet se termine littéralement à l’unisson. Il se laisse séduire par la facilité du chant en chœur, qui n’est plus remarquable par toutes les voix différentes qu’il fait entendre mais par l’effet galvanisant qu’il produit quand tout le monde chante les mêmes notes en même temps. Proposant de substituer à l’Hymne à la joie un peu plan-plan une chanson connue de tous dont la mélodie entêtante devrait réussir à réinsuffler à tous les pays d’Europe, mais surtout à tous les Européens, le même élan qui manque aujourd’hui à faire vivre l’utopie européenne, les acteurs invitent les spectateurs à monter sur scène et à s’unir à eux pour créer le mouvement dont l’Europe a besoin pour survivre.

L’entreprise est séduisante, mais malgré ce que dit Gaudé, on a du mal à croire qu’une chanson fera la différence, et on prend le risque de passer pour sceptique en n’adhérant pas pleinement, convaincus qu’au chant il aurait fallu préférer des images et des corps plus présents sur scène, qui auraient pu prolonger la réflexion et lui donner le relief de la sensibilité. A défaut de cela, resteront de ce banquet les mots de Gaudé et la force avec laquelle les acteurs auront cherché à les faire retentir dans le mistral.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Nous, l’Europe… », rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.