« No51Mu Naine Vihastas » du Teater 99 aux Amandiers : la re-présentation en question

Présenté au Festival d’Avignon 2015, No51Mu Naine Vihastas, du Teater 99 venu d’Estonie, est repris dans le cadre du Festival d’Automne aux Amandiers de Nanterre en cette fin d’année, en parallèle d’un autre spectacle, No43. Le nom de la compagnie et ceux des deux œuvres mettent d’emblée sur la voie d’un projet qui dépasse l’unité-spectacle : Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo ont prévu de faire 99 créations, chacune numérotée selon un décompte qui programme une fin, et inscrit dans une série dont les termes sont à chaque création reconfigurés. Dans leur entreprise, ils s’essaient en effet à tous les registres du spectacle vivant, ce dont on peut prendre la mesure à la seule échelle du numéro 51, à peu près au milieu. Entre théâtre et performance, cette œuvre hybride invite à questionner notre rapport aux images, en partant de la pratique la plus commune de la photographie : celle des photographies de vacances.

No51 - m.e.s.Le sous-titre du spectacle est un programme en soi : « ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances ». Il est aussitôt mis en acte, lorsqu’un homme seul dans une chambre d’hôtel demande à ceux que l’on imagine des proches ou des amis de l’aider à reconstituer les photos de son dernier voyage à l’étranger, avec sa femme et leurs deux enfants. Reprenant le récit de leurs vacances depuis il début, il commence avec les premières scènes à l’aéroport, poursuit avec leur arrivée, les soirées au restaurant et les marches en montagne. Les photos prises au fur et à mesure dans la chambre d’hôtel, reproduite sur le plateau de façon hyper-réaliste, sont aussitôt projetées sur un écran blanc qui occupe l’autre moitié de la scène, divisée dans sa longueur.

La situation d’emblée exposée n’est pas développée. La scène de ménage se situe en amont, n’en restent que les conséquences. Mais même dans cet après, de l’homme, on n’apprend que peu de choses, et moins encore des liens qui l’unissent avec ceux qu’il a rassemblés. Sans motivation claire et sans broncher, ils acceptent donc de se soumettre à sa lubie, qui les oblige à se placer au second plan par rapport à ceux dont on cherche à raviver le souvenir : l’épouse et les enfants. Un tel espace narratif ainsi laissé dégagé explique peut-être pourquoi la bande ne suit qu’un temps aux directives de l’homme, avant de se laisser entraîner par leur fantaisie. Le temps qu’il aille chercher un café pour faire une pause, le projet initial disparaît au rythme d’une musique techno qui entraîne les figurants dans une soirée décadente. La photographie n’est pas en reste pour autant, venant au contraire nourrir leur plaisir exhibitionniste. Quoique l’homme à l’origine de tout ça revienne et tente de les ramener à sa propre quête, sa troupe indisciplinée repart de plus belle, inspirée par ses récits, avant d’entreprendre de recomposer les grandes images de l’histoire de la peinture et de la photographie, entraînés dans une nouvelle énergie créative par ce projet loufoque.

No51 - foyersL’énoncé premier devenu situation dramatique, jouée sur scène, un métadiscours se tisse. Avec son projet, l’homme pose la question de la représentation, plus que jamais re-présentation, re-présence. Cherchant à reconstituer les instants qu’il a figés par la photographie dans les moindres détails, il réalise avec ceux qui l’aident qu’il leur faut se mettre en condition, jouer de micro-scènes, avant de saisir la bonne posture ou la bonne expression. Il faut donc imiter un conflit pour retrouver la moue de son fils qui refuse de manger son plat, ou courir dans les couloirs de l’hôtel pour s’essouffler et suggérer l’énervement de sa fille qui en a assez de marcher en montagne. Le chasseur d’oubli devient metteur en scène et directeur d’acteur.

L’homme pousse sa réflexion au plus loin, quand il revient après une pause et s’excuse auprès des autres, disant qu’il n’était pas assez précis dans ses indications jusque-là, ce qu’il compte corriger grâce à des notes qu’il a prises. Il entreprend donc de recommencer du début, visant désormais une exactitude inatteignable. La perte des photos, loin d’avoir mis en danger sa mémoire, a exacerbé son souvenir des détails de chaque scène, révélant à quel point la photographie de vacances tend à dispenser la mémoire plutôt que l’enrichir. Son obsession réaliste juste va jusqu’à le faire affirmer qu’il faut une vraie croix et de vrais clous s’ils entendent représenter le Christ. Là, il tombe dans l’impasse de la pure représentation, stérile sans une part de création.

No51 - ChristSes vaines tentatives sont mises en balance avec celles des autres, qui laissent au contraire libre cours à leur créativité désordonnée. Eux se lancent dans la création d’illusion en temps réel. Un jeu intense se met en place sur le décalage entre la rapide préparation de l’image à produire avec trois fois rien et le résultat atteint. Le regard circule d’un côté à l’autre de la scène, incapable d’achever le trajet qui mène du mouvement à l’immobilisation, de l’angle de vue au cadrage, de la position du corps à la posture figée. Un doute permanent taraude le spectateur conscient d’être au théâtre, quant à savoir si les photos sont véritablement prises en temps réel. Leur netteté, leur sublimation par le passage de la couleur au noir et blanc – qui tend à épurer le désordre de la scène, et finalement de la chambre d’hôtel initiale transformée en champ de bataille –, ou simplement ce que Barthes caractérise comme leur évidence, introduisent le doute et empêchent de tenir pleinement pour acquis le procédé sur lequel se fonde l’ensemble du spectacle.

Cette réflexion en acte sur l’image et son statut en vient à reléguer la parole à un rang secondaire sur scène. La vue s’impose dès le début du spectacle par une longue pantomime, au cours de laquelle l’homme, encore seul dans sa chambre d’hôtel, entreprend de l’apprivoiser, de l’habiter : il essaie les canapés, le lit, allume la télévision, écoute la musique d’ascenseur supposée créer une atmosphère cordiale. Ce Mr Bean un peu maniaque exprime d’emblée avec des gestes minimaux une absence et un mal-être, dont la véritable raison n’est révélée qu’à la fin, avec quelques mots à peine. Mais plus éloquentes encore sont les dernières images projetées, non prises en temps réel cette fois, qui prennent à elle seule en charge la narration. Par les absences qu’elles suggèrent, elles disent la perte, et de façon finalement catégorique l’impossibilité de retrouver le « ça-a-été » des photos effacées – car précisément, ça n’est plus. Face à cette impuissance de la photographie, prisonnière de l’instant présent, le théâtre proclame au contraire sa force dans ce spectacle, qui le démontre capable de reconstituer une véritable présence plusieurs soirs de suite.

F.

Pour en savoir plus sur « No51 », rendez-vous sur le site des Amandiers.