« Bovary » d’après Flaubert à la Bastille : quand la littérature devient théâtre

D’avril à juin, l’artiste portugais Tiago Rodrigues, grande figure du théâtre dans son pays et à l’échelle internationale, a entrepris d’occuper le Théâtre de la Bastille. Occupation Bastille entend en effet repenser les relations entre les artistes et un théâtre, entre un théâtre et son public, et entre des spectateurs et des artistes, et ceci à travers un long temps de création qui donnera lieu à plusieurs soirées, Ce soir ne se répétera jamais, et une œuvre, Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille. En attendant la réalisation de ce projet dont tout reste encore à déterminer, l’impulsion de cette occupation est donnée par un spectacle Bovary, une adaptation du roman de Flaubert prometteuse pour la suite de l’Occupation.

BOVARY - ©Pierre GrosboisAu principe du spectacle, il y a un geste. Pendant que le public s’installe, les comédiens, déjà sur scène, le regarde et le prend en compte en jetant par terre des paquets de feuilles. Ces grosses piles s’apparentent aussitôt à des pages, lues, feuilletées, survolées, scrutées, passées en revue, ou sautées par chapitres entiers. Le roman dont le titre du spectacle nous a averti se trouve peu à peu à terre, au sol, marché, piétiné, traversé. On a là comme une image de la lecture, des rythmes personnels qu’elle suscite en chacun, des attitudes auxquelles elle invite, de la liberté qu’elle autorise. Mais son autonomie, son pouvoir sont aussi affirmés par le fait que les feuilles ainsi envoyées au sol ne tombent pas forcément là où il le faudrait, pour recouvrir le pan de sol noir qui reste apparent. Chaque page est une surprise, qui déjoue les attentes, entraîne dans de nouvelles directions.

Ce geste initial s’enrichit par la suite. Les pages deviennent lettres, documents, œuvres… Et d’autres mouvements, d’autres actions, sont produites par ce procédé, pour redoubler une parole ou pour figurer un sentiment, de façon nouvelle, non plus littérale mais métaphorique. Et le roman, dans sa matérialité de papier devient ainsi théâtre.

Mais l’adaptation ne s’en tient pas ici au roman de Flaubert. La narration est abordée par le cadre de l’épistolaire, par les lettres de l’auteur à son amie – jamais nommée, mais probablement apparentée à Elisa Schlésinger –, au sujet du procès dont fait l’objet son œuvre, accusée d’« atteinte à la morale et à la religion » après sa publication en feuilleton – procès célèbre dans l’histoire de la littérature, autant que celui des Fleurs du mal, qui a lieu cinq mois plus tard et qui est mené par le même procureur impérial. Trois niveaux se superposent donc à partir de ces trois sources, et il en résulte une adaptation plurielle, multiple.

Bovary - ©Pierre GrosboisUne fois le contexte du procès posé par l’auteur, incarné par Jacques Bonaffé, maître Pinard entreprend de livrer un résumé du roman avant de s’arrêter sur certains passages précis. Alors qu’il prétend à l’objectivité, un premier filtre critique s’impose avec cette performance de synthèse et de récitation déjà remarquable de la comédienne Ruth Vega-Fernandez. Les étapes de l’intrigue ainsi remises en mémoire pour chaque spectateur, l’œuvre peut faire l’objet d’une exploration plus profonde, en particulier des passages licencieux aux yeux de Pinard. Les pans de murs qui structurent la scène, artistiquement composés de gros globes de verres, évoquent alors la loupe – déformante selon son opposant – qu’il promène alors sur certaines phrases, certains mots, certains adjectifs – mais l’adjectif immoral est-il immoral ? Cette loupe dont l’avocat s’empare invite au centre de la scène Charles, puis Emma, et amène à reconstituer sur scène les grandes étapes de leur mariage, grâce à quelques meubles, tables, tabourets et bancs, et à des effets de lumières qui distinguent plusieurs ambiances.

Si les lettres rendent compte du procès qui rend lui-même compte du roman, les rapports entre ces différents niveaux de représentation sont fragiles, et ils peuvent bouger, au point que le procès domine la correspondance, ou que la réalité d’un auteur en prise avec la justice s’efface devant la théâtralisation de passages du roman. De même, la superposition des rôles pour chaque comédien, entre les différents personnages sollicités, se joue parfois d’une phrase à l’autre, d’une réplique du roman à son commentaire au cours du procès, ce qui rend sensible les nuances de jeu de chacun des comédiens réunis. Une nouvelle strate s’ajoute alors à celles déjà amoncelées, l’exploration sur scène des frontières labiles entre ces différents degrés de représentation, qui devient à son tour objet de représentation, enquête théâtrale.

Bovary - ©Pierre GrosboisL’exercice virtuose laisse place à l’humour, surtout porté par Charles, joué par Grégoire Monsaingeon, seul à rester celui qu’il est tout au long du spectacle avec Emma. C’est rendre beaucoup d’importance au personnage et susciter pour lui une pitié attendrie, alors qu’il assiste naïf ou désemparé à tous les égarements de sa femme, tantôt mouton bêlant, tantôt déformé par un rond de verre. C’est même à lui que revient de prendre en charge toute l’émotion du dénouement, par un discours qui retentit comme une prophétie pour Emma. L’héroïne se colore aussi de nouvelles teintes avec le jeu d’Alma Palacios, qui par la tension de ses extrémités la donne à voir nerveuse, tragique – peut-être plus que dans le roman, alors que Flaubert ne voulait pas l’élever à un rang si noble.

Mais c’est là le paradoxe de ce procès, qui en voulant condamner une œuvre, s’attache à la décortiquer, à en faire une lecture minutieuse et précise. C’est lui accorder une importance et un pouvoir extraordinaire que de se disputer ainsi sur les effets qu’elle peut produire, et c’est donner une étoffe hors du commun à son personnage principal. Emma Bovary devient dans la plaidoirie autant que dans le réquisitoire une personnalité à part entière, dotée d’intentions et de sentiments au-delà même de ceux qu’a pu lui attribuer Flaubert. Sénard autant que Pinard se passionnent pour les moindres descriptions qui la concernent – ce que disent leurs baisers compulsifs –, poussant l’analyse dans les moindres recoins du texte – au point que l’auteur reconnaît que l’accusation témoigne d’une compréhension particulièrement fine et juste de son roman, alors même que c’est du mépris qu’il voudrait exprimer.

Si c’est bien l’œuvre qui a été au cœur du travail de Flaubert, pendant cinq ans, et au cœur du procès, le spectacle porte peut-être moins sur Madame Bovary, que sur ce que la Bovary suscite comme lectures depuis ce premier débat. Le spectateur assiste alors à un commentaire d’œuvre théâtralisé, à une leçon d’histoire littéraire et un cours de stylistique, les plus brillants qui soient, avec toute l’émotion qu’on voudrait leur rêver, en plus de l’intelligence et l’humour qu’inspire Flaubert. Mais plus encore, avec le souvenir de ce procès extraordinaire et sa mise en scène, hommage est rendu à la littérature et au théâtre pour leur pouvoir, leur force d’action véritables sur le réel.

F.

Pour en savoir plus sur « Bovary », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Bastille.