« Le Conte d’hiver » de Shakespeare, traduction de Koltès [extrait]

Acte V, scène 2

Devant le palais.
Entrent Autolycus et un gentilhomme.

Autolycus. – Vous étiez donc présent à ce récit ?

Le gentilhomme. – Je les ai vus ouvrir le paquet, j’ai entendu le vieux berger raconter comment il l’a trouvé. Mais ensuite, l’étonnement passé, on nous a fait sortir. J’ai seulement entendu dire par le berger qu’il avait trouvé l’enfant.

Autolycus. – J’aimerais savoir comment cette affaire s’est finie.

Le gentilhomme. – Je fais un récit décousu, mais j’ai été tellement stupéfait par la transformation du roi et de Camille ; ils se regardaient tant qu’ils paraissaient s’arracher les yeux de leurs orbites ; ils faisaient des discours en se taisant, ils parlaient avec leurs gestes ; c’est comme s’ils avaient entendu dire qu’un monde avait été détruit et un autre créé. Leur étonnement était de la passion, et, sans savoir ce qui se passait, nul n’aurait pu dire si c’était de la joie ou de la souffrance. Bien que c’était, de toute façon, le comble de l’une d’elles. (Entre un deuxième gentilhomme.) Voici un homme qui en sait certainement d’avantage. Quelles nouvelles, Rugero ?

Le deuxième gentilhomme. – L’oracle est accompli, la fille du roi est retrouvée. Il s’est passé tant de choses incroyables en une heure que les faiseurs de ballades seront incapables de les raconter. (Entre un troisième gentilhomme.) Mais voici l’intendant de madame Paulina, il vous en dira davantage. Où en est-on ? Le roi a-t-il vraiment retrouvé son héritière ? Toutes ces nouvelles ressemblent tellement à un vieux conte qu’on a du mal à y croire.

Le troisième gentilhomme. – Elles sont vraies, pourtant ; jamais la vérité n’a autant été confirmée par les circonstances. Vous jureriez en avoir été témoin, tant il y a de concordances dans les preuves : le manteau de la reine Hermione, son bijou autour du cou, les lettres d’Antigonus dont on a reconnu l’écriture. Et puis la noblesse de sa personne, comme sa mère, l’élégance naturelle, bien supérieure à son éducation, et beaucoup d’autres évidences, qui la proclament, en toute certitude, fille de roi. Avez-vous vu la rencontre entre les deux rois ?

Le deuxième gentilhomme. – Non.

Le troisième gentilhomme. – Alors, vous avez raté l’essentiel. Impossible de raconter. Une joie couronnait l’un et l’autre, au point que dans les larmes ils quittaient leur chagrin pour faire patauger leur joie à nouveau dans les larmes. Des yeux au ciel, des mains dressées, de tels bouleversements qu’on ne les reconnaissait qu’à leurs habits et non plus à leur visage. Notre roi, devenu fou d’avoir retrouvé sa fille, se met à gémir : ta mère, ta mère ! Il demande pardon à Bohême, il étouffe son gendre, il étouffe sa fille de baisers. Puis il remercie le berger qui se tient là, comme une fontaine délabrée par la succession des règnes. Je n’ai jamais entendu parler de telles retrouvailles ; elle fait boiter le récit et défie la description.

Le deuxième gentilhomme. – Et qu’est-il advenu d’Antigonus, celui qui avait emporté l’enfant ?

Le troisième gentilhomme. – C’est encore comme un vieux conte qui débite des aventures même lorsque la crédibilité est endormie et que toutes les oreilles sont fermées. Il a été dévoré par un ours. C’est le fils du berger qui l’affirme, et il a, pour le prouver, non seulement son innocence – qui n’est pas mince –, mais aussi un mouchoir et des bagues que Paulina a reconnus.

Le deuxième gentilhomme. – Et son bateau ? Et sa suite ?

Le premier gentilhomme. – Naufragés, au moment même de la mort de leur maître. Ainsi, tout ce qui a aidé à l’abandon de l’enfant fut perdu. O le noble combat entre la joie et le chagrin dans le cœur de Paulina ! Un œil se baissait pour la perte de son mari, l’autre se levait pour l’accomplissement de l’oracle. Elle soulevait la princesse de terre, la tenait enfermée dans ses bras comme si elle voulait la fixer sur son cœur, afin qu’elle ne soit plus jamais perdue.

Le deuxième gentilhomme. – Un tel spectacle, joué par des rois, aurait mérité un public de rois.

Le troisième gentilhomme. – Un moment qui m’a beaucoup plu, qui a pêché dans mes yeux et en a tiré de l’eau, sinon du poisson, ce fut lors du récit de la mort de la reine. Le roi, courageusement, confessa tout dans le détail et pleura, tandis que sa fille écoutait avec attention. Puis, de douleur en douleur, avec un hélas, elle se mit, j’ose le dire, à saigner des larmes. Mon cœur pleurait du sang, j’en suis sûr ; les plus endurcis changèrent de couleur. Certains s’évanouirent, tous étaient affligés. Si le monde entier avait pu voir cela, le deuil eût été universel.


Klee - Fairy tales