« Fugue » de Samuel Achache au Cloître des Célestins : gammes et arpèges

Alors que l’on entre dans la deuxième partie du Festival, que certains spectacles ne sont plus joués depuis bien longtemps, commence au Cloître des Célestins Fugue. Un spectacle de Samuel Achache qui mêle théâtre et musique grâce à des « acteurs-musiciens » et qui a valeur de divertissement – au sens noble –, le temps d’une soirée au Pôle Sud.

Fugue - débutAprès avoir travaillé en tant qu’acteur avec Sylvain Creuzevault (Le Père Tralalère, Notre Terreur, Le Capital et son singe) et Vincent Macaigne (Au moins j’aurai laissé un beau cadavre), Samuel Achache a perçu l’importance qu’il devait accorder à la musique sur scène. Il a alors collaboré avec Jeanne Candel pour le Crocodile trompeur, opéra d’après Didon et Enée, présenté au Théâtre des Bouffes du Nord qui se distingue précisément dans le paysage théâtral par sa double programmation théâtre/musique – et où l’on retrouvera Fugue la saison prochaine. Avec ce spectacle, il appose pour la première fois son unique nom en tant que metteur en scène, et embarque le Collectif de la Vie Brève dans son aventure.

Conjuguer théâtre et musique sur scène ne revient pas seulement pour Samuel Achache à mobiliser des acteurs qui sont aussi musiciens et à ponctuer la représentation d’interludes joués ou chantés. La musique constitue le point de départ de son projet, avec une méditation sur les gammes établies par Pythagore et leurs intervalles parfaits mais infinis. Partant de là, se tisse un travail d’improvisation nourri de musique mais aussi de lectures, de films… Et alors « fugue » doit s’entendre au sens musical, et évoquer la fuite des voix les unes après les autres suivant un même motif.

Fugue - divertissementSauf que toute cette réflexion ne transparaît plus vraiment dans l’œuvre finalement conçue, et de musique ne reste que son interprétation par les acteurs, qu’ils chantent ou qu’ils jouent, du piano, de la clarinette, de la trompette, de la batterie, du violoncelle… Mais à la rigueur, ce décalage entre l’oeuvre et le propos tenu sur elle importe peu. Dans le cadre créé, « fugue » s’entend d’abord et surtout au sens littéral de fuite : la scène du Cloître, avec ses deux platanes, acteurs en ces lieux depuis des années, est recouverte d’un sable blanc, donc on comprend qu’il doit évoquer la neige lorsqu’on voit les comédiens arriver sous des piles de manteaux, bonnets, écharpes… (heureusement, il est 22h et la chaleur commence à se dissiper) ; côté cour, se trouve une station, un refuge pour des chercheurs partis au Pôle Sud découvrir un lac préhistorique situé à des kilomètres sous la glace. Des êtres animés par la passion de la recherche donc, mais dont la présence à l’autre bout du monde trahit aussi une fuite en avant, hors du monde réel, hors de son actualité et de ses désagréments, ceux que l’on croit attachés à un lieu auquel il suffirait de s’arracher pour s’en débarrasser.

A partir de cette trame simple, des variations – au sens musical de variation à partir d’un même thème, qu’elle soit mélodique, rythmique ou harmonique. Variations qui ne racontent pas une histoire mais ouvrent des possibles dans plusieurs directions différentes à partir d’un même groupe de personnages. Il y a donc la jeune Allemande qui prépare l’arrivée d’un collègue par une allocution pompeuse, le baroudeur qui entreprend d’initier les petits nouveaux à la philosophie du grand blanc, les nouvelles recrues qui se montrent pleines de bonne volonté et d’inquiétudes, et cet être, fantomatique, qui hante la seule fille de la bande comme le souvenir entêtant d’un amour perdu. Ces êtres se croisent et se côtoient à diverses occasions, et selon plusieurs modalités, qui ne s’enchaînent pas dans la perspective d’une narration, d’une construction – car la recherche est loin d’être une histoire au rythme haletant qui se finit toujours bien.

Fugue - piscineCette gratuité permet le développement plus ou moins important de scènes – comme l’arpège décompose l’accord –, selon le plaisir plutôt que la nécessité de mettre en place des jalons. Ainsi la pantomime de Léo-Antonin Lutinier, nouveau Farinelli qui élève par sa voix celle des autres, et qui entreprend de transformer une baignoire en piscine olympique grâce à un rouleau de scotch noir et des gestes et expressions capables de créer des mondes bien palpables. La performance réjouit d’autant plus qu’elle paraît en marge du reste, qu’elle ne s’inscrit pas dans un quelconque propos, qu’elle n’est pas asservie à un projet, et qu’elle conserve du même coup tout son potentiel comique. Et ce type d’envolées parfois délirantes donnent le sentiment qu’on ne s’inscrit pas dans une composition soignée, qui a un début et une fin, mais dans l’avant, quand les doigts se délient encore sur le clavier ou sur les cordes et ne font qu’esquisser des morceaux, qu’en proposer des bribes entre deux gammes, avant l’interprétation en bonne et due forme. Mais celle-ci n’aura pas lieu ici, on s’en tiendra avec simplicité à cette mise en jambe – en doigts, en voix –, légère, sans solennité, rieuse.

Dès lors les percées musicales ne viennent pas interrompre un dialogue mais lui donner suite sur un mode différent, non parlé mais chanté, dont les paroles importent moins que la mélodie, les entrelacements des voix, accordées, réunies, mais bien seules sur la ligne de leur partition. La musique devient ainsi un autre moyen de communiquer, une autre forme de langage dont la distance avec la situation de chercheurs au Pôle Sud redouble son hors temps et son hors lieu : les jours s’égrainent sans aucun événement extérieur à ceux, rares, qui animent la communauté formée, le paysage reste toujours blanc, devant, derrière, des deux côtés, et malgré cela les chants et morceaux de Bach ou Monteverdi expriment encore quelque chose.

Fugue - musiqueCes êtres qui sont partis, qui ont quitté leur vie, en ont démissionné, se divertissent encore de leurs préoccupations – s’en détournent au sens étymologique – par des jeux de mots sur tout le blanc qui les entoure ou par l’alcool. Ces pratiques d’esquives les dispensent de trouver le sens à donner à toute cette immensité, de chercher la meilleure raison de survivre dans cet univers à la marge du reste du monde, ramenés comme ils sont à leur condition misérable dans cette situation extrême. Le divertissement a donc ici un sens presque pascalien par son ambigüité : il les protège du désespoir, leur permet d’échapper à la solitude qui les menace de folie, mais il est recherché avec trop de sérieux, et il détourne de l’essentiel, de la découverte du lac. Du point de vue des personnages du moins, car au contraire les artistes entretiennent un humour qui les tient à distance de ce sérieux, qui rétablit le divertissement à la place qu’il doit avoir. Et si le spectacle n’ouvre pas sur une puissante méditation sur l’homme et ses vaines tentatives de fuite, il remplit une fonction de divertissement qui fait oublier un instant la déception provoquée par cette édition du Festival d’Avignon.

F.

Pour en savoir plus sur « Fugue », rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.