« This Is How You Will Disappear » de Gisèle Vienne aux Amandiers

Gisèle Vienne reprend aux Amandiers de Nanterre This Is How You Will Disappear, créé en 2010 à Avignon. Dans ce spectacle, elle joue avec les codes du film d’horreur et ceux de la représentation, donnant à voir une œuvre déroutante. La fable semble à première vue disparaître derrière la composition de tableaux oniriques, ou cauchemardesques, mobilisant musique, lumière, espace et corps au service d’une expérience perceptive singulière, multipliant les rapports à la scène entre proximité et distance.

TIHYWD - forêtLe plateau donne à voir une forêt dense, espace archaïque de liberté et de libération des pulsions jusqu’aux plus destructrices ; lieu d’initiation dans le conte, associé à la nuit ; envers de la ville pendant le carnaval, où les lois sont inversées ; symbole de l’inconscient et de la sexualité ; ou simplement cadre des faits divers les plus sordides. Toutes ces significations se superposent et se dégagent de celle qui se tient face à nous, muette, qui préserve son mystère grâce à la distance qui nous en sépare : soigneusement délimitée par une ligne imaginaire, elle ne commence pas au bord du plateau mais dans sa deuxième moitié, à l’arrière-plan, creusant l’écart d’elle à nous, laissant vierge l’espace d’ordinaire le plus occupé, l’avant-scène et le centre. Il revient donc au spectateur de franchir ce fossé pour atteindre la forêt qui ne s’impose pas d’elle-même mais attire, dans un mouvement, un effort de projection à l’œuvre tout au long de la représentation.

Dans cette forêt, moins habitée par des bruits d’animaux que par une musique intense et omniprésente, entre le rock et les grincements aigus associés aux films d’horreur, capable de se déplacer dans l’espace grâce à Carl Faia, sur scène mais aussi dans la salle, se trouve au départ un homme, apparemment seul. Dos à nous, il frappe la terre ou creuse le sol, et immédiatement l’imagination invite à penser qu’il enterre un corps à l’abri des regards. Lorsque du parterre de feuilles émerge une silhouette jusque-là indistincte à cause de la distance et de la pénombre, on croit voir là la victime, ou un témoin qui condamne le coupable à subir son châtiment – jusqu’à ce que Gisèle Vienne nous mène vers tout autre chose.

TIHYWD- tortureSans un échange de parole, la femme, en tenue de sport, débardeur et jupette, commence ses étirements, bientôt aidée par l’homme. Aidée, ou plutôt torturée : il force ses mouvements jusqu’à faire douter de la nature vraiment humaine de cette femme, de ce corps, qui se tord dans tous les sens, se plie et se contorsionne, exprimant une tension voire une douleur à la limite du supportable. Lorsque l’homme rapproche son pied de sa tête par l’arrière, ou qu’il s’appuie tout son poids sur son dos incliné alors qu’elle fait le grand écart, on s’attend à tout moment à entendre ses os craquer, à voir son corps se briser, ou révéler sa nature de pantin, bien qu’on l’ait vue marcher au début. Leur chorégraphie, extrêmement précise, joue dangereusement avec la frontière entre l’humain et la poupée inanimée, mais non comme dans Jerk, spectacle de Gisèle Vienne dans lequel le même acteur, Jonathan Capdevielle, animait des marionnettes et leur donnait vie : la manipulation physique apparaît plutôt ici comme une menace de mort.

L’entraînement sportif se poursuit dans ce lieu incongru, qui empêche d’assigner une identité claire, arrêtée à ce qui se passe. Tantôt on envisage une réécriture du mythe de la femme-créature entre les mains d’un artiste, après Pygmalion, tantôt un rapport de forces inversé dans lequel c’est l’athlète qui oblige l’entraîneur à l’aider à dépasser ses limites, dans un culte de la performance obsessionnel. L’entremêlement de leurs corps, la manipulation de celui de la femme dans tous les sens, suggèrent à d’autres reprises une scène de viol par un maniaque – hypothèse encouragée par le cadre. Cette séance de GRS dure de longues minutes, qui paraissent d’autant plus longues qu’elles se déroulent sans une parole audible, le langage étant recouvert, ou remplacé, par la musique. A la fin seulement, l’homme fait entendre une voix comme venue d’ailleurs, qu’on pourrait croire off car on est trop loin pour voir ses lèvres bouger, qui semble révéler son monologue intérieur, voire au-delà son inconscient, hésitante, éraillée, gutturale. Il dit – à la femme, à nous, ou peut-être simplement à lui-même – que si elle ne fait pas bien ses exercices, il la jettera dans une rivière dans laquelle elle se noiera. Cette menace qui donne son sens au titre du spectacle mais qui arrive a posteriori révèle en partie la nature de leur relation, avant que tous deux ne disparaissent.

TIHYWD - brumeLa forêt est alors vide, mise à part la présence de la musique qui la structure, l’habite. Loin de voir se rétablir une présence humaine, la scène est progressivement envahie par une fumée qui surgit des côtés, du haut et du fond, et qui nous parvient peu à peu, non avec l’odeur que l’on connaît à cet artifice théâtral mais avec une fraîcheur étonnante, qui fait frémir et implique de façon physique dans le spectacle, comme si la forêt venait à nous à défaut de nous voir venir à elle. A son tour, elle disparaît, suggérant la mort de la jeune femme annoncée autant que celle de la représentation, de l’image, laissant place à des sensations physiques et à une perception totalement entravée, qui sollicite d’autant plus l’imagination qu’elle se propose alors de combler l’absence, faisant paradoxalement de cet aveuglement l’acmé du spectacle. Les mêmes réflexes que ceux à l’œuvre devant un film d’horreur, notamment face aux gros plan ou aux noirs, sont développés, jusqu’à susciter une peur semi-consciente, semblable à celle provoquée par les maisons hantées mais d’autant plus surprenante qu’on est au théâtre, conscients de l’illusion et de ses ressorts, de sa fabrication. « Je m’attendais à sentir le mec passer à côté de moi », dira une jeune fille à la fin, en référence au moment où la brume était telle qu’elle pouvait à peine apercevoir ses voisins.

Néanmoins ce sommet d’intensité ne marque pas la fin de ce spectacle, et la lumière fait réapparaître la scène malgré ses stries, produites par la brume, faisant d’elle une matière presque palpable, attrapable. Dans un autre coin de la forêt, arrive une rockstar, encore sous l’effet de la drogue, qui vient y trouver refuge et se fuir lui-même. Il croise l’entraîneur, comme un double, un jumeau – ce que suggère la proximité de leurs voix, toujours aussi caverneuses, dont on peine à identifier la source de l’un à l’autre – et s’engage avec lui dans une lutte à mort. Encore après, d’autres visions surgissent – une famille de campeurs, un tireur à l’arc, des oiseaux – entre deux vagues de brume qui dissocient les scènes entre elles, empêchent de les lire de façon linéaires, sans que la fin semble jamais arriver, sans qu’aucune histoire ne se tisse, sinon la plus simple et la moins nécessaire à raconter. Dans l’obscurité de cette forêt, par fulgurances, sont donnés à percevoir des fantasmes indicibles, des pulsions jusque-là refoulées qui refluent, des images qui hantent l’inconscient, des histoires latentes, ouvertes à l’extrême, qui laissent le récit introuvable alors même que sa présence s’impose.

TIHYWD - fait diversGisèle Vienne travaille ainsi à désamorcer une à une nos attentes après les avoir créées, jouant avec des codes familiers aussitôt détournés et étrangéifiés, entraînant dans une direction avant d’en proposer une autre, détruisant autant qu’elle construit, comme Fujiko Nakazya, qui « sculpte » la brume, lui donne des mouvements impressionnants qui évoquent le tourbillon de plumes noires de Romeo Castellucci dans The Four Seasons Restaurant, avant qu’elle ne se dissipe et ne laisse aucune trace de sa présence. Ces tableaux vivants interrogent la représentation, troublée par des effets de distance et de proximité, mettent en jeu la narration, ou plutôt son absence, son entière délégation au spectateur, et enfin déstabilisent la perception de ce dernier, engagé malgré lui dans le processus de création, de reconstitution du ou des sens.

F.

Pour en savoir plus sur « This Is How You Will Disappear », rendez-vous sur le site des Amandiers de Nanterre.