« La Marche de Radetzky » de Joseph Roth

La Marche de Radetzky est le roman le plus célèbre de Joseph Roth, auteur autrichien du début du début du XXe siècle. Dans cette œuvre d’abord publiée en feuilletons, il rend compte du déclin de l’Empire austro-hongrois, de la bataille de Solferino à la mort de l’Empereur François-Joseph, deux ans après le début de la Première Guerre mondiale. Néanmoins ce n’est pas par l’Histoire avec un grand « H » que Roth illustre la fin de ce monde, de cette ère, mais au travers d’un prisme intime, en retraçant le parcours des hommes de trois générations d’une même famille, les Trotta. C’est par cette perspective qui s’attache aux détails les plus infimes qu’est donnée à percevoir avec humour et tendresse l’effondrement de l’Empire.

La Marche - JRLe premier chapitre de l’œuvre est entièrement consacré au premier des Trotta, au « héros de Solferino ». En quelques paragraphes est retracée la vie de celui qui a rendu célèbre le nom de paysans slovènes issus d’un village des confins de l’Empire austro-hongrois, Sipolje, en sauvant la vie du dernier des Habsbourg, l’Empereur François-Joseph, lors de la bataille de Solferino. Le sous-lieutenant devient capitaine avant d’être anobli, et son geste est retranscrit dans les livres d’enfants, ainsi rendu épique et immortel – alors même que la bataille signe la première grande défaite de l’Empire et le début de son déclin. Bien que Trotta lui-même récuse la glorification de cet épisode et continue après la guerre à mener une vie modeste, le voilà propulsé à un nouveau rang social et symbolique qui déterminera la vie de ses descendants. Ainsi placé au seuil de l’œuvre, le héros malgré lui la hante par la suite à chaque page, comme il hante la mémoire de son fils et de son petit-fils, habités par le portrait qui le rend présent à leur esprit. A leur tour, ils se sentiront investis de la mission de sauvegarder l’Empire, à défaut de pouvoir secourir l’Empereur lui-même.

Le capitaine réserve un autre destin que le sien à son fils, en l’orientant vers une carrière administrative. Le deuxième Trotta, grâce à la célébrité de son père, grimpe rapidement les échelons et devient ainsi préfet. Les premières années de sa vie, ses études et son mariage sont saisis en quelques pages, et le récit commence pour de bon avec la naissance du troisième Trotta, Charles-Joseph, et le début de sa carrière militaire. Du père au fils, les dédoublements se multiplient – du serviteur Jacques à l’ordonnance de François-Joseph, Onufrij, du docteur Max Dermant à celui qui devient le plus cher ami du père – et c’est alors par la confrontation de ces deux êtres, habités par la gloire de leur ancêtre, aussi maladroits l’un que l’autre dans l’expression de leurs sentiments, extrêmement proches et pourtant séparés par une génération qui s’élève comme un mur entre eux, que le roman est structuré. Très vite, il apparaît que seule cette double polarité, sans cesse déterminée par le héros de Solferino qui incarne le poids pesant de l’héritage et de l’ascendance, peut saisir la confrontation complexe du passé, du présent et de l’avenir, peut faire cohabiter la mémoire du faste de l’Empire et la dégradation progressive des valeurs et des esprits dans l’inertie du passéisme.

La Marche - RothLa progression de Charles-Joseph cristallise cette chute progressive de l’Empire. Après une éducation sage, une première expérience amoureuse elle aussi sage avec la femme du gendarme du village dans lequel son père est préfet, son entrée dans la cavalerie, en partie permise par son nom, est vécue comme un succès. Mais ce sommet est en réalité le point de départ de sa chute. Comme tous les autres soldats de sa garnison, Trotta est condamné à l’inaction, à l’enchaînement débilitant des exercices militaires dans l’attente d’une guerre qui pourrait prouver à lui-même comme aux autres qu’il est bien le petit-fils du héros de Solferino. Le récit de sa vie se déporte alors de sa carrière à ses soirées au mess du village et à son amitié avec le docteur Max Dermant, et lorsque les esprits inoccupés de ses camarades le soupçonnent d’une affaire avec la femme de son ami, il se voit contraint de changer de garnison. Charles-Joseph, à qui Dermant a conseillé de quitter l’armée, décide alors de passer dans l’infanterie, premier signe de dégradation aux yeux de son père. Retiré aux confins de l’Empire, à la frontière de la Russie, il se noie dans l’alcool et le jeu, accumulant les échecs, se détournant chaque fois plus de sa carrière et de la fortune qui y présidait, jusqu’à quitter l’armée pour de bon à quelques jours de la déclaration de la guerre.

Depuis la ville dont il est le préfet, son père suit ses déboires, d’abord par ses récits lors de ses visites, puis par ses lettres, de plus en plus rares. A cette déchéance, le baron François oppose la rectitude parfaite de sa vie, la régularité sans faille de ses habitudes. Néanmoins, le trouble s’y immisce aussi progressivement. Le premier grand bouleversement qu’il subit est provoqué par la mort de son domestique Jacques, qui était déjà celui du héros de Solferino, dont il véhiculait encore la mémoire et qu’il chérissait avec autant de ferveur que les membres de sa descendance. Cette perte ébranle le préfet, avant tout parce qu’elle l’oblige à modifier le déroulement précis de ses journées. Alors que la montée des nationalismes et les premières grèves ouvrières perturbent son travail, c’est seulement lorsque Charles-Joseph lui réclame une somme colossale pour essuyer ses dettes que le baron s’affole pour de bon et met tout en œuvre pour venir en aide à son fils, découvrant en lui une fibre paternelle jusque-là étouffée sous les conventions. Il va jusqu’à trouver l’Empereur pour résoudre l’affaire, et c’est alors qu’est soulignée la proximité qui unit les deux hommes, leur ressemblance physique qui paraît les unir dans une filiation imaginaire, comme un père ou son fils ou comme deux frères. L’omniprésence du héros de Solferino paraît en effet comparable à celle de l’Empereur dans l’esprit des deux plus jeunes Trotta, nourrie par la confusion entre relations familiales et relations administratives et formelles dans tous ces rapports presque exclusivement masculins.

D’un chapitre à l’autre, la perspective se déporte, de Joseph à François, de François à Charles-Joseph, de Charles-Joseph à François-Joseph, et leurs noms se confondent, de l’Empereur au père et du grand-père au petit-fils, ces derniers étant également unis par le même patronyme à quelques variations près en fonction des titres honorifiques et des grades, dans une perception à la fois extrêmement nette et en même temps instable, comme celle de Charles-Joseph lorsqu’il est sous l’emprise de l’alcool. La mélodie de leurs prénoms si proches à chaque page, amplifiée en français par la répétition du patronyme Trotta, sonore, rythmique, évoque le pouvoir de la musique militaire, soigneusement mis en valeur au début du roman. Comparable au héros de Solferino, la Marche de Radetzky de Strauss qui donne son titre à l’œuvre se fait entendre chaque dimanche sous les fenêtres du préfet, puis revient régulièrement par la suite, comme l’écho lointain d’un passé disparu malgré les efforts déployés pour le maintenir en vie, comme le souvenir d’une gloire antérieure et à jamais révolue. A la griserie de la mélodie, au rythme enivrant de la marche, se substituent progressivement le tintement froid des heures, sans musique, rigide, prévisible, qui martèle le passage du temps et fait le décompte exact des morts qui hantent le père et le fils, à chaque fois plus accablés et alourdis par le poids des absents.

Les mains qui en disent plus long que les discours ou les oiseaux – des moineaux aux corbeaux à la veille de la guerre – sont d’autres motifs qui structurent l’œuvre, la parcourent tout entière, et qui rendent sensible l’importance attachée aux détails. C’est à travers eux, à travers leur précision désuète, que le narrateur se manifeste, avec son ton moqueur et son humour tendre. Le détail, le petit, l’anecdotique dévoilent aussi le caractère héroïcomique de certaines scènes, dont la trivialité est confrontée à une narration épique, grandiloquente qui les grandissent autant qu’elles en révèlent la petitesse. Ce renversement comique des valeurs par rapport au burlesque qui rabaisse le noble et le sérieux par le familier et le vulgaire, perceptible lorsque la narration se focalise sur l’Empereur, vieillard amusé et chaleureux, semble particulièrement apte à saisir la fin de l’Empire : l’épicisation du quotidien rend compte de l’effort des personnages à faire survivre le passé glorieux dans un présent sans avenir. Les costumes, quand ils ne sont pas rangés dans les placards comme des cadavres dans des cercueils, sont ressortis comme des déguisements pour brandir et affirmer une mémoire intangible, indifférente à la marche du temps et à l’évolution de l’époque. Mais lorsque que le dernier des Trotta meurt sur le champ de bataille, alors qu’il va chercher de l’eau pour ses camarades, l’héroïsation de sa chute fait sentir la vanité cruelle de cette obsession du passé, incapable de transcender la médiocrité.

La Marche de RL’évocation de l’Empire, loin d’être improductive et réactionnaire, cherche à guérir de la nostalgie, afin de la dépasser, jusqu’à ce qu’elle prenne la forme d’une œuvre dans un rapport au passé désormais dynamique. Cette cure par l’écriture est sensible dans le ton du narrateur. Alors que Musil, qui a consacré son Homme sans qualités à la même période, au même sujet du déclin de l’Empire austro-hongrois, emploie un ton ironique et parfois amer, Joseph Roth aborde ses personnages et les événements qu’ils traversent avec la tendresse dénuée de tout jugement des personnes qui ont survécu et qui témoignent, pour qui l’Histoire est indissociable de l’histoire, dans une perspective profondément intime.

F.

Il n’y avait pas, dans toute la région militaire, de plus belle musique que celle du régiment d’infanterie n° X dans la petite préfecture de W. en Moravie. Le chef de musique était encore l’un de ces anciens kapellmeister autrichiens qui, doués d’une mémoire sûre et perpétuellement en quête de variations nouvelles sur des airs anciens, étaient capables de composer chaque mois une marche inédite. Toutes ces marches se ressemblaient comme des soldats. Pour la plupart, elles commençaient par un roulement de tambour, comportaient un air de retraite aux flambeaux, au rythme accéléré pour les besoins de la marche militaire, un sourire éclatant des gracieuses cymbales et s’achevaient sur le tonnerre grondant de la grosse caisse, ce bel orage de la musique militaire. Ce qui distinguait de ses collègues le chef de musique Nechwal, ce n’était pas tant sa terrible et peu commune opiniâtreté de compositeur que la gravité élégante et sereine qu’il apportait à l’exécution de la musique. L’habitude paresseuse de certains chefs d’orchestre, qui faisaient conduire la première marche par le sous-chef de musique et ne levaient leur bâton que pour le deuxième numéro du programme, était tenue par Nechwal pour un évident symptôme de décadence dans l’impériale et royale monarchie. Aussitôt que les exécutants avaient formé le cercle réglementaire et enterré les délicats petits pieds des minuscules pupitres dans les interstices de terre noire séparant les gros pavés de la place, le chef de musique, lui aussi, se dressait au milieu de ses musiciens, le bâton d’argent discrètement levé. Tous les concerts en plein air – ils avaient lieu sous les fenêtres de M. le préfet – commençaient par la Marche de Radetzky. Bien qu’elle fût si familière aux exécutants qu’ils eussent pu la jouer la nuit, en dormant, sans être dirigés, le chef de musique tenait pour indispensable de suivre chaque note sur sa partition. Et, comme s’il faisait répéter la Marche de Radetzky pour la première fois à ses musiciens, tous les dimanches, avec une conscience de soldat et d’artiste, il levait la tête, le bâton et le regard, et les tournait simultanément en direction d’un secteur du cercle au centre duquel il se tenait, en l’occurrence celui qui semblait avoir le plus besoin de sa baguette. Les rudes tambours battaient, les douces flûtes sifflaient, les gracieuses cymbales éclataient. Un sourire satisfait et béat passait sur les visages des auditeurs et le sang leur picotait les jambes. Toujours immobiles, ils se croyaient déjà en marche. Les jeunes filles retenaient leur respiration et entrouvraient les lèvres. Les hommes d’un certain âge baissaient la tête et se rappelaient les manœuvres. Les vieilles femmes restaient assises dans le parc voisin et leurs petites têtes grises tremblaient.