« Notre-Dame-des-Fleurs » de Jean Genet

Notre-Dame-des-Fleurs est le premier roman de Jean Genet, écrit dans la prison de Fresnes, en 1942, pour en sortir, pour s’extraire de sa cellule en attendant son audience et son jugement. L’œuvre – comme ailleurs chez Genet, par exemple dans Les Bonnes ou Les Nègres superpose les niveaux de fiction et d’énonciation différents, qui en font la complexité et la richesse. Quand Genet ne parle pas explicitement de lui-même, en son nom, il raconte les relations de Divine avec Mignon-les-Petits-Pieds ou Notre-Dame-des-Fleurs, et découvre le monde de ces « tantes », de ces hommes-femmes de Montmartre.

Notre-Dame-des-FleursLes fleurs jouent un rôle central dans la mythologie personnelle de Jean Genet, et dans son œuvre. Né de père inconnu et abandonné par sa mère à moins d’un an, il ne lui reste que son nom, qu’il poétise en l’assimilant aux genêts, auxquels il recherche dès lors une racine. Le titre de son roman brandit ce symbole qui parcourt tout son imaginaire et suggère un nom d’église. Mais il est de ceux qui détrompent, qui met le lecteur sur une fausse piste pour mieux lui faire découvrir un univers qui lui est présenté comme étranger : celui des maquereaux, des transsexuels et des homosexuels, qui est aussi celui des prisonniers, des voleurs et des assassins.

Genet adopte en effet le ton de celui qui parle de l’intérieur – de ce monde, et de la prison – et s’adresse à ceux qui n’en sont pas, qui n’en perçoivent qu’une infime partie à travers les sections de faits divers et les colonnes judiciaires des journaux. Il dévoile ainsi l’envers de la vie de ces assassins qui ne sortent de l’ombre et de la foule anonyme que par leurs crimes et qui suscitent la curiosité du grand public. Il les érige en héros ordinaire, sans pour autant les sublimer, révélant au contraire leurs faiblesses et leurs travers.

Notre-Dame-des-Fleurs n’apparaît que tard dans le roman, en grande partie occupé par le personnage de Divine. Celle-ci habite dans un grenier au-dessus du cimetière de Montmartre et reçoit plusieurs amants : le mac Mignon, avec qui elle vit longtemps, Notre-Dame-des-Fleurs et le nègre Seck. Entre eux tous, le genre oscille entre féminin et masculin, les rapprochements remettent en permanence en jeu les équilibres et bouleversent la perception de soi. Divine est ainsi toute femme avec Mignon alors que Notre-Dame la métamorphose en homme. Cette tension sur le genre, qui fait l’objet d’une réflexion explicite, est présente tout au long de l’œuvre à travers le jeu des pronoms, ambigus, qui trahissent une hésitation identitaire, voire ontologique.

NDDF - GenetLe passé de petit garçon de Divine, sous le nom de Louis Culafroy, envahit également le récit, aux côtés de sa mère Ernestine – image même de la femme de province à qui s’adresse Genet – et d’Alberto, avec qui il découvre l’amour homosexuel. Divine apparaît comme la tante par excellence, la Toute-tante, entourée de multiples autres qui se confondent dans le personnage de Mimosa. Elle est aussi futile que grave, et ses désespoirs amoureux au quotidien sont mis à un plan bien supérieur par rapport à ses crimes, pourtant terribles.

Genet n’a pas ici l’intention d’offrir une chronique scandaleuse fourmillant de détails sordides et délectables. Il bouleverse les valeurs, prend à rebours toute forme de morale comme le font ses créatures imaginaires, et les détails qu’il offre sont ceux du quotidien de Divine : sa perruque, son lit, la fumée de ses cigarettes, ses cils… Le point de vue posé sur sa vie et ses actes – et sur les vies et les actes de ceux qui l’entourent – est donc radicalement opposé à celui que posent le président de la Cour, les jurés ou les avocats quand ils sont jugés pour meurtre.

Le renversement des perspectives est total, et les crimes ne sont ainsi plus évoqués qu’au détour d’un paragraphe, minimisés, tandis que le lecteur est invité dans l’intimité de ces vies nocturnes et illégales, à contretemps, révélant ce qui n’est que deviné ou fantasmé. L’interdit, le dangereux, le pervers, tout cela est traité sur un mode anodin, familier, qui loin de désamorcer leur puissance exerce une fascination plus forte encore, un rayonnement hypnotisant qui illumine les malfrats. Ceux-ci deviennent les saints que suggèrent leurs prénoms, auréolés par la beauté que leur découvre Genet dans la profanation. Il sanctifie leurs offenses, et sa prose, avec ses phrases simples, parfois crues, qui mêlent l’argot au lyrisme, transfigure ainsi ce réel et révèle sa poésie fragile, insoupçonnée.

Ce matériau se superpose à l’expérience de Genet lui-même, dont la parole autobiographique réapparaît parfois, détruisant brutalement la fiction mise en place par un retour à la cellule et à sa pierre froide. Se fait alors entendre la voix du voleur homosexuel, qui bien qu’en peine n’est chez lui qu’en prison et qui vit presque plus dans sa cellule aux murs décorés d’images d’hommes qu’à l’extérieur, réduit à néant quand il n’est pas né de son imagination. La vie de Divine et de toutes ses créatures se confond alors avec la sienne, au point que les niveaux de lecture se superposent et construisent un être solide et cohérent malgré les contradictions nées de l’amalgame de tous ces personnages.

Un Chant d'amourCe qui les unit tous dans un même mouvement est le désir charnel et sexuel qui les anime, qui les fait vivre et règle chacun de leur mouvement. Ainsi érigé en loi il se révèle tyrannique, source de plaisir autant que de souffrance. C’est précisément ce désir qui par sa puissance permet à Genet de s’échapper de sa cellule, de le ramener à Montmartre, comme les prisonniers d’Un chant d’amour. Tel est le titre de l’unique film qu’a réalisé Genet, un court-métrage avant-gardiste longtemps interdit à cause de son caractère pornographique, dont l’univers est extrêmement proche de celui de Notre-Dame-des-Fleurs. Le huis clos de la cellule est présenté comme le temple du fantasme et de l’érotisme, dont le mur est à la fois la limite qui exacerbe le plaisir et une surface de projection, autant pour ceux qu’il enferme que pour le maton qui les observe, lui aussi touché par le désir.

Genet dit dans cette œuvre : « ce livre, j’ai voulu le faire des éléments transposés, sublimés de ma vie de condamné ». Avec ce roman, il célèbre le pouvoir de l’imagination et du désir, capables de rendre la liberté, transformant son cri de profundis en chant d’amour, adressé à Divine, à Notre-Dame-des-Fleurs, à Mignon et à tous ceux qui les entoure, à tout cet univers qui lui est familier et par lequel il survit dans sa prison.

F.

Un chant d’amour, Jean Genet