« L’Ange du bizarre – le Romantisme noir de Goya à Max Ernst » au Musée d’Orsay

Le Musée d’Orsay propose une nouvelle exposition passionnante avec L’Ange du bizarre – le Romantisme noir de Goya à Max Ernst. Véritable plongée dans un monde animé par des puissances maléfiques, la visite dévoile tout un pan obscur de la création artistique allant du XVIIIe au XXe siècle et invite à redécouvrir sous cet angle des œuvres familières qui se teintent alors d’étrangeté. Une sorte de cauchemar terrifiant et réjouissant.

L'Ange du bizarreL’exposition mêle peinture, sculpture, cinéma et littérature, cette dernière ne trouvant sa place que dans les panneaux d’explications et les citations qui parsèment la visite. Avoir en tête l’œuvre de Dante, les pièces de William Shakespeare, le Faust de Goethe, les nouvelles d’Edgar Allan Poe, d’Honoré de Balzac ou encore de Guy de Maupassant augmente dès lors le plaisir de découvrir la mise en forme de certaines de leurs créatures, accaparées par l’imaginaire collectif.

Paradoxalement, c’est à l’époque des Lumières que l’art qu’on appelle aujourd’hui fantastique commence à se développer. Tandis que les Libertins expérimentent le mélange de la sensualité et de la cruauté, la raison qui règne est questionnée, prise à rebours : le rêve (le cauchemar), la folie, l’irrationnel et l’interdit fascinent les artistes qui puisent alors dans la littérature pour en trouver des incarnations. Les légendes et croyances populaires apparaissent également comme des sources de surnaturel et sont elles aussi réinvesties en art, notamment par Francisco de Goya.

Le Sommeil de la raison engendre des monstres, GoyaVampires, monstres, sorcières et griffons s’invitent aux côtés de Méphistophélès, Faust, Dracula, Méduse ou Frankenstein, dont les représentations horrifiques sont mises en contraste par les portraits épurés et diaphanes de jeunes femmes, martyres et innocentes victimes. Pour faire surgir l’étrange et suggérer l’horrible, les artistes font preuve de beaucoup d’ingéniosité : peintures et dessins recèlent ainsi d’une foule de petits détails, tels que des griffes, des ailes, des yeux rouges ou écarquillés, ou des petits rongeurs non identifiés et malveillants.

Parfois même, le fantastique s’invite dans notre réalité lorsqu’il se manifeste jusque dans les cadres de ces œuvres. Il arrive ainsi que leur titre soit gravé dans le bois, que celui-ci soit particulièrement riche de courbes et d’arabesques tortueuses, ou encore que des morceaux d’os y soient incrustés en écho au crâne aux yeux exorbités représenté par Julien Duvocelle.

Plus encore, les extraits de film projetés dans des retraits qui permettent le passage d’une salle à une autre servent de fond sonore à la visite. Les cris de la jeune mariée et de Frankenstein dans le film inspiré du roman de Mary Shelley ou les musiques dramatiques des films muets de Fritz Lang ou Luis Buñuel immergent dans ces univers terrifiants, où les morts côtoient de près les vivants et les lueurs célestes sont substituées par les flammes de l’enfer.

Ary Scheffer - Paolo et FrancescaUne autre façon d’exprimer le bizarre, l’étrange, l’insaisissable, réside dans la représentation de paysages désolés. Ruines et gouffres inhabités occupent ainsi une part importante de la production romantique. Les théories d’Edmund Burke sur le sublime trouvent là un équivalent : ce sont des paysages dans lesquels la nature révèle sa puissance et sa grandeur face à l’homme, qui éprouve dès lors beauté et crainte face à elle.

Outre les découvertes que l’ont fait sur le sujet, au travers d’œuvres qui donnent des frissons de frayeur et de plaisir mêlés, d’autres sont relues au travers de ce prisme. Ainsi, les dessins de Victor Hugo à l’encre de chine prennent un tour nouveau et plus sombre, le Radeau de la méduse de Théodore Géricault semble contenir en puissance l’horreur du cannibalisme et les Yeux clos d’Odilon Redon cachent des mystères insondables soudainement plus sombres.

13.-Duvocelle_Crâne-aux-yeux-exorbitésCette descente aux enfers, jusqu’aux frayeurs les plus profondes de l’humanité dont font ici part les artistes, n’est pourtant pas dénuée de rire. S’il relève en grande partie de l’humour noir en peinture, sous forme de squelettes souriants et dansants, il est souvent provoqué par la désuétude des effets spéciaux dans les extraits filmiques projetés. La musique a beau être solennelle et la lumière sombre, voir une main surgir d’un cercueil ou la démarche cartonnée de Frankenstein fait plus naître un sourire au coin des lèvres que la peur.

La beauté tient également une place importante aux côtés de l’horreur. Les visages de femmes mortes ou effrayées – en nombre bien plus important que ceux d’hommes, pour contrebalancer la représentation masculine du diable et du mal – redoublent par leur clarté la pâle lumière de la lune qui éclaire ces mondes. De même, bien qu’elle soit source d’angoisse par sa grandeur, la nature est souvent luxuriante, et l’amour, quoique menacé, est également présent en filigrane, mettant à l’esprit la  quête d’Orphée dans l’outre-monde.

Suivant un parcours chronologique, l’exposition recontextualise ces représentations du versant sombre du réel à chaque époque. Après la remise en cause de la raison succède donc l’horreur de la guerre, le désir d’ébranler l’ordre bourgeois, la mise en valeur de l’inquiétante étrangeté au sein de l’univers familier et la dénonciation de l’absurdité de la Première Guerre mondiale à l’époque surréaliste. Dans toute l’Europe, les prétextes ne manquent donc pas pour exprimer la sauvagerie du monde et de ceux qui l’habitent.

Fleurs de grotte - Klee

Le nombre important d’œuvres réunies autour de ces thématiques révèle la pertinence de l’exposition. En plus de nous faire découvrir de magnifiques pièces, elle rassemble des œuvres internationalement connues de grands artistes, sur lesquelles elle apporte un éclairage nouveau. Alors que la tonalité sombre annoncée par le titre de l’exposition pourrait sembler peu attrayante, la visite s’avère au contraire être un délice pour les yeux et l’esprit qui invite à voir la beauté dans les œuvres les plus noires.

F.

Le Colloque sentimental, Magritte

Pour en savoir plus sur cette exposition, rendez-vous sur le site du Musée d’Orsay.