« La Dame aux camélias » de Frank Castorf à l’Odéon

Il est probable que beaucoup de spectateurs se rendent ces jours-ci à l’Odéon dans l’espoir de voir une adaptation théâtrale du célèbre roman de Dumas fils, La Dame aux camélias. Il faut un instant mettre de côté son enthousiasme et lire les petites lignes : « à partir du roman d’Alexandre Dumas fils, de La Mission de Heiner Müller et de Histoire de l’œil de Georges Bataille ». Sans y renoncer, le spectateur se rend là-bas conscient que Castorf a pratiqué une forme d’adaptation originale : un dialogue de textes, de genres et d’époques différentes, dont la confrontation ne peut être qu’explosive.

Avant même que les voix et les sons n’envahissent l’espace, le décor annonce la couleur. Tournant sur lui-même, il dévoile deux faces antithétiques. D’une part, une favela, qui entasse sur deux étages des chambres, un poulailler, une cuisine, une douche et des toilettes ; de l’autre, un dancefloor, faits de carrés lumineux et de vitres en plexiglas, qui contraste par sa pureté. Le tout est surmonté d’une enseigne lumineuse qui dit : « Global Network – Anus Mundi ».

Les comédiens évoluent d’un univers à l’autre sans difficulté, quoique leurs gestes désordonnés, leurs cris et leur désespoir correspondent davantage au premier. Parmi eux, on reconnaît Armand Duval et Marguerite Gauthier, bien sûr, Alexandre, une sorte de narrateur double de l’auteur, des filles de joie, le Debuisson de Müller et ses deux acolytes. Non seulement les intrigues se mêlent, mais en plus les rôles se confondent de l’une à l’autre.

L’histoire d’amour du bourgeois avec la prostituée n’est pas reconstituée dans une perspective narrative. Dans le premier tableau, Marguerite meurt de la phtisie et son agonie est lente et douloureuse. Alors qu’Armand raconte au rez-de-chaussée son amour pour elle à Alexandre, les cris érotiques de souffrance des trois cocottes enfermées dans le poulailler se superposent aux caquètements des poules qui servent d’arrière-plan sonore. Cacophonie qui n’est qu’un début.

La première partie s’écoule donc sans que l’on sache vraiment quelle direction prend le spectacle. Des fragments de scène sont identifiés – le déterrement du corps de Marguerite – mais le sentiment qui domine est une effervescence disharmonieuse, scatologique et plus sale que celle du Moulin rouge qu’elle évoque. Après l’entracte, l’amour irrationnel d’Armand et Marguerite prend partiellement forme. Une interminable séquence filmée en temps réel, déjà jouée dans la première partie, les montre non pas dans la beauté des sentiments bourgeois d’Armand mais dans l’animalité qui sied à la fille de joie la plus appréciée de Paris.

Il est difficile d’évoluer dans cet espace, les corps sont obligés de s’entasser, dans le contact permanent de la chair. Ainsi, les échos révolutionnaires de Müller, portés par Debuisson, envahissent le nid d’amour et tentent de donner une dimension autre à Dumas fils. En réalité, le mélange ne prend pas vraiment et dans la dernière partie du spectacle il n’est plus question de La Dame aux camélias, mais de la révolution avortée des esclaves de Jamaïque.

La mise en scène finit par tourner en rond, au sens propre et au sens figuré. La mère d’Armand (Jeanne Balibar), revêtue du masque de la mort, avoue elle-même être désabusée par cette scénographie somme toute banale. Ce genre de remarques adressées au public – qui se fait d’heure en heure un peu plus rare – entretient une connivence plaisante mais contribue à maintenir à distance le projet artistique de Castorf. Même l’énergie remarquable des comédiens, qui les fait jouer dans toutes les langues et pleurer sans masque, crier et chanter à s’en casser les cordes vocales, s’épuise à son tour.

L’effet que produit cet objet composite est une saturation sonore et visuelle, qui ne laisse pas de place aux textes mis en regard, aux airs de musique réarrangés et au spectateur lui-même. Le projet de Castorf semble inaccessible, comme un délire que l’on n’arrive pas à partager malgré la bonne volonté de ceux qui ont tenu les 3h45 de spectacle.

 F. pour Inferno

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