« Les Nourritures terrestres » d’André Gide – hymne à la joie

Les Nourritures terrestres sont la grande œuvre de Gide, celle sans quoi la connaissance de l’auteur est incomplète. Elle est pourtant étonnamment différente de La Symphonie pastorale, des Faux-monnayeurs ou de La Porte étroite qui adoptent la forme romanesque. Long poème en prose, manuel de philosophie hédoniste ou récit de voyage, elle se lit comme un éloge exalté de la nature et des sens.

Nourritures terrestresL’orateur, disciple de Ménalque, s’adresse à Nathanaël. Ce sont là les seuls éléments de la situation d’énonciation qui nous parviennent. Gide indique que dans ce livre il n’y a personne, autrement dit qu’il n’y a ni personnages ni intrigue. Le texte est composé de fragments, des lettres, un semblant de carnet de voyage, mais surtout des formes très orales et chantantes telles que la ballade, la liste, la ronde.

Ce long discours est divisé en huit livres, un hymne et un envoi. Dès le premier, la densité est de mise. C’est lui qui contient en germe tous les thèmes à venir. Les tournures hautement poétiques s’ensuivent sans but ultime, sans objectif à atteindre sinon celui de persuader par la force d’une formule, d’un refrain ou d’une litanie.

Emprunt de mysticisme, le narrateur pose comme principe de vie et comme religion le désir et son assouvissement. Les sens sont explorés en profondeur au contact d’une nature riche de dons, saisie dans des paysages aux couleurs méditerranéennes et orientales.

Les fruits, les jardins, les sources sont ainsi autant de beautés redécouvertes par des organes neufs et qui se veulent libres de toute attache physique, sentimentale et sociale. C’est la liberté en majuscules, le plaisir érigé en loi au-dessus du cœur et de l’esprit, la disponibilité absolue au monde et à l’instant – tout ceci qui entre en contradiction avec l’écriture-même de ce manuel, qui brasse les souvenirs et met en forme cette nouvelle éthique de la joie plutôt que de se rassasier du présent.

Mais seule cette écriture peut faire connaître ce chant aux refrains entêtants cet appel à la vie, à la jeunesse, à l’errance. L’oeuvre n’est que le médium d’un temps, c’est pourquoi dès le début, la voix que Gide a choisie a prévenu Nathanaël, figure de tout lecteur : « quand tu m’auras lu, jette ce livre ». Le jeter pour qu’à son tour il délaisse la lecture et trouve sa propre vérité.

Gide prône l’émerveillement constant et l’élévation à travers des tableaux animés. L’œuvre est un éclat de vie, plein de lyrisme et de joie qui bouleverse les codes du récit en prose à la fin du XIXe siècle, à une époque où le roman traverse une crise. Par la suite, l’éthique qu’il prône dans Les Nourritures terrestres, dont il fait la substance-même du livre, transparaître encore dans d’autres oeuvres, qui s’attacheront alors davantage à mettre en jeu la forme romanesque.


F.

Lettre à Nathanaël

Tu n’imagines pas, Nathanaël, ce que peut devenir enfin cet abreuvement de lumière ; et la sensuelle extase que donne cette persistante chaleur… Une branche d’olivier dans le ciel ; le ciel au-dessus des collines ; un chant de flûte à la porte d’un café… Alger semblait si chaude et pleine de fêtes que j’ai voulu la quitter pour trois jours ; mais à Blidah, où je me réfugiais, j’ai trouvé les orangers tout en fleur…

Je sors dès le matin ; je me promène , je ne regarde rien et vois tout ; une symphonie merveilleuse se forme et s’organise en moi des sensations inécoutées. L’heure passe, mon émoi s’alentit, comme la marche du soleil moins verticale se fait plus lente. Puis je choisis, être ou chose, de quoi m’éprendre, – mais je le veux mouvant, car mon émotion, sitôt fixée, n’est plus vivante. Il me semble alors à chaque instant nouveau n’avoir encore rien vu, rien goûté. Je m’éperds dans une désordonnée poursuite des choses fuyantes. Je courus hier au haut des collines qui dominent Blidah, pour voir un peu plus longtemps le soleil ; pour voir se coucher le soleil et les nuages ardents colorer les terrasses blanches. Je surprends l’ombre et le silence sous les arbres ; je rôde dans la clarté de la lune ; j’ai la sensation souvent de nager, tant l’air lumineux et chaud m’enveloppe et mollement me soulève.

… Je crois que la route que je suis est ma route, et que je la suis comme il faut. Je garde l’habitude d’une vaste confiance qu’on appellerait de la foi, si elle était assermentée.