« Le Vrai Sang » de Novarina à l’Odéon

« Quand on aime on ne compte ». Le guichetier de l’Odéon a bien raison, quand on aime Novarina, on peut bien endurer deux heures et demie de spectacle. Après sa découverte il y a trois ans à la Colline, ce sont de vraies retrouvailles, de celles qui nous montrent que l’on ne change pas tant que ça.

Les thèmes du dramaturge, ou plutôt ses mots, on les connaît. Il y a orifice, bien sûr, vide, matière, corps, espace, parole et encore beaucoup d’autres. Ses personnages, il ne nous sont pas complètement étrangers non plus (on retrouve ainsi La Parole Portant une Planche), et la voix de ses comédiens nous est presque familière malgré le temps écoulé.

On a beau avoir mûri, avoir relu ses œuvres depuis, le choc est identique. Il nous malmène tout autant dans notre besoin de comprendre le flux de mots, de discours et de références qui nous effleurent sans vraiment nous atteindre. Alors forcément, on est impliqués et la représentation devient expérience personnelle.

Il faut dire que le spectateur n’est pas particulièrement ignoré. Toute illusion théâtrale étant mise à bas, il s’agit de s’adresser à nous, spectateurs confortablement assis. Il s’agit de nous interpeler, de nous poser des questions. Tantôt nerveux, tantôt surpris, le rire s’échappe et devient une réponse.

La communication est bien le cœur de ce théâtre, et le langage, son support, le questionnement central. « Ôtez les mots du langage et vous avez la vérité », « Il y a un R en trop dans mort », « … comme toute chose disparaît une fois dite » : autant de phrase qui sont des gifles et qui nous donnent l’envie irrépressible de prendre note, de retenir un fragment.

La scène est « noire de sang » : elle est en effet noire et peuplée d’hommes et de femmes rouges vifs, à l’ombre inversée. Le décor qui la surplombe hypnotise du début à la fin, mis en mouvement par les lumières. Les tabourets, tables et cartons surgissent et repartent dans les coulisses par l’entremise des régisseurs, pas tout à fait innocents.

On ne sait pas très bien où on va, mais peu importe, il faut se laisser porter. Des déclamations verbeuses aux scènes d’opéra comiques, des morceaux d’accordéon et de violon aux pas de danse endiablés, il règne une énergie continuelle. Le langage à lui seul est en constant renouvellement entre néologismes, grammaire torturée et questionnements infinis.

Le fin mot de l’histoire c’est l’amour. Facile direz-vous, mais pas vraiment prévisible. Comment est-on passés de la naissance comme trou et de la mort dans un trou elle aussi, à l’amour comme réponse au néant et possible renaissance ? Difficile à dire après avoir vu autant.

Mais ce qui importe après tout, c’est le remue-ménage provoqué dans nos méninges grâce à la vivacité des comédiens, aux talents multiples, et à la parole ivre de questions de Novarina.

F.