Reprise d’Ondine
Reprise d’Ondine. Je note à 2 heures du matin, trop tard, une foule de sensations éprouvées, qui sont déjà émoussées, évanouies, et que je viens d’éprouver avec une intensité bouleversante, une lucidité éblouissante. Me voilà incapable de les transcrire.
Trois répétitions et ce soir de nouveau le public. Sorte de joie, reconnaissance au public, à l’auteur, de cet exercice, de ces sentiments éprouvés en commun, de ce bain d’humanité, de cette nécessité d’être, de cette jeunesse obligée, de ces situations exceptionnelles, merveilleuses.
Quel admirable exercice, quel métier noble, si pratiqué comme un exercice, avec le sens de ce que l’on fait pour autrui, d’être ce qu’on est pour les autres. Sens de responsabilité qui dépasse le faux-semblant et le faire croire, et vous confère une présence, une obligation d’être mieux, autre, à la hauteur de ce qu’on joue, qui vous place à une altitude que l’on ne saurait prendre par ses propres moyens, qui vous confère une responsabilité, qui vous fait s’aligner, s’homologuer, rivaliser avec des êtres supérieurs au moins par leurs propos et leurs gestes, qui vous donne provisoirement, mais avec une intense nécessité, une humanité à laquelle on n’atteindrait pas tout seul.
Reconnaissance à ceux qui sont venus là ce soir, émotion de ces silences retrouvés, de leurs réactions, de ce qui flambe et se dégage de ce creux, de cette ombre douce et terrible.
Le visage offert, soutenant, affrontant cette masse humaine et la tête qui se baisse tout à coup pour un jeu de scène, pour réfléchir, et qui donne un allègement, qui atténue la responsabilité, vous restitue un secret de soi, une intimité consciente, un sens intime, intérieur, que l’on n’aurait pas ailleurs ou autrement. Quelle confiance il faut ! On n’en a jamais assez, cette tension intérieure doit s’atténuer, se faire plus humaine dès qu’on a trouvé le rôle, il faut prendre appui sur les spectateurs, il faut leur faire confiance, il faut les aimer. (La fatigue éprouvée durant les dernières représentations en juin qui me rendait mon métier intolérable, quel contraste avec ce soir, quel bonheur intérieur, quelle aisance physique.)
– Diversité des jours, des publics, des œuvres, des humeurs personnelles. Importance de l’équilibre, de la confiance, du calme nécessaire ; j’ai trop joué dans l’excitation, la nervosité.
Mais tout dépend des moments, des époques, des périodes, tout est particulier.
Pouvoir, devoir écrire chaque soir des réflexions.
Travail sur Tartuffe, aisé, mais je suis inquiet de cette aisance, de cette facilité, et cependant je sens qu’à mon âge, en ce moment, il faut que je sois dans cet état de détachement et de sérénité pour pratiquer. La seule question est de savoir si le public sera satisfait, s’il agréera ce que je peux encore faire, si mes idées ne sont pas déjà un peu démodées ou éventées. Je ne crois pas cependant que pour ce qui est de Molière quelqu’un d’autre ait plus réfléchi, maturé les problèmes de ses œuvres. Décrire précisément un jour le point où j’en suis, et la façon dont maintenant je suis saisi par les problèmes dramatiques de son œuvre, de ses pièces – dont je travaille, élabore une mise en scène. La conférence sur Tartuffe doit être dans ce sens.
C’est un métier de sensations recherchées, choisies, triées, conscientes, une utilisation d’un corps discipliné, assoupli par une pratique éclairée des sensations, un rapport entre les sensations, les sentiments et les idées, et leur étroite dépendance ; un sens intime de soi et des autres, un art de paraître, d’être pour paraître, un efforcement de soi pour des apparences que l’on doit éprouver profondément pour les autres et en soi-même, et dont l’existence et la vérité ne se révèlent qu’au moment même de cet exercice, dans l’instant de cette exécution.
Le public fait les acteurs. Manière de se comporter durant cet exercice public, ascèse particulière. C’est une éducation de soi pour une pratique définie, pour une communion des hommes et des personnages.
Apprendre au débutant que c’est de soi, de lui qu’il s’agit, non pas dans son appétit égoïste, l’assouvissement qui l’anime, mais dans l’usage, l’accommodation de ce goût désordonné avec un ordre, une technique, un art, un service dépendant d’un acte précis, où le public est (non pas roi et souverain mais) but, fin. Et dans ce comportement, savoir s’écouter, se voir, s’entendre, non seulement dans ce que l’on dit ou fait, mais s’éprouver soi-même, comme dans une conversation, un contact, une rencontre, en éprouvant aussi l’autre. Échange, osmose, d’où le comédien tire son art et sa personnelle perfection. (II faut remettre les mêmes idées sur la meule.)
Chaque fois qu’on essaye de rendre clair quelque chose, on retrouve tout à coup une idée déjà dite, une expérience d’autrefois.
Échange avec la sensibilité ambiante, les circonstances, l’époque, les autres arts, les autres expressions ; être de son époque.
Louis Jouvet
17 sept. 1949



