La langue invitée de cette 80e édition du Festival d’Avignon est le coréen. Parmi les artistes programmés, plusieurs qui viennent de Corée, et d’autres qui s’intéressent à des œuvres coréennes. C’est le cas de Daria Deflorian, qui adapte le dernier roman du Prix Nobel de littérature 2024, Han Kang, Impossibles adieux. Très bizarrement, le directeur du Festival, Tiago Rodrigues, a par ailleurs proposé à Julie Deliquet d’orchestrer une lecture de ce même roman avec Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Cette redondance qui n’est commentée nulle part donne l’impression qu’il n’y a qu’une autrice en Corée, et même qu’une œuvre d’elle. De nombreuses différences distinguent les deux projets, à commencer par le fait que Daria Deflorian est familière de l’autrice, et qu’elle a en quelques sortes devancé cette édition du Festival lorsqu’en 2024, avant même la consécration du Nobel, elle a adapté un autre roman d’Han Kang, La Végétarienne, avec une infinie délicatesse. La metteuse en scène italienne revient donc avec légitimité à cette écriture et en confirme sa compréhension profondément sensible dans Che dolore terribile è l’amore.

Sur la scène du Cloître des Carmes, des troncs d’arbre grossièrement taillés et calcinés sont alignés, sur une surface blanche. Autour, une cage à oiseau, quelques caisses un peu plus loin, et c’est tout. Trois présences s’avancent en silence juste avant le message qui annonce en français, en anglais et en coréen le début du spectacle. Monica Piseddu, présente dans la précédente adaptation de Daria Deflorian, engage la partie – en silence. Elle revêt des gants et manipule les grands troncs, en leur donnant avec ses gestes un certain poids. Consciencieusement, elle engage une grande partie de mikado : elle les désaxe, les place en équilibre les uns sur les autres, regarde l’effet produit et reprend. Anna Coppola, dont l’âge est souligné par une robe de chambre et un jogging, puis Daria Deflorian, font le tour de cette sculpture.
Puis Daria Deflorian se retourne et s’adresse à nous, en nous plongeant au cœur de sa vie laissée en plan, de son désarroi au milieu des cartons, sous son climatiseur en panne. Quand elle évoque tous les adieux qui ont ponctué sa vie dernièrement, elle semble parler en son nom et évoquer à demi-mots la fin de sa collaboration avec Antonio Tagliarini, son partenaire pour de nombreux spectacles jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Son récit désordonné en vient à intégrer la présence de Monica Piseddu, il est question de leur amitié étroitement liée au travail, et l’on glisse presque insensiblement vers l’œuvre d’Han Kang, dans laquelle il est question de deux amies. Daria devient alors Gyeongha, qui reçoit un message d’Inseon. Celle-ci l’appelle au secours depuis l’hôpital car elle s’est blessée deux doigts alors qu’elle travaillait le bois, et elle subit un traitement de resensibilisation terrifiant : toutes les trois minutes, jour et nuit, ses doigts sont piqués jusqu’au sang pour ne pas que ses nerfs meurent. Gyeongha doit prendre le premier avion, non pas pour venir au chevet de son amie mais pour sauver son oiseau, qui est comme son ami, car il risque de mourir s’il n’est pas nourri et abreuvé.

De la chaleur terrassante de Séoul, Gyeongha passe à la tempête de neige de l’île de Jeju. La neige, nous disent les deux actrices, s’écrit en coréen avec le même idéogramme que le regard. Si donc nous les regardons – ce que nous faisons – la neige ne cessera de tomber, il ne leur sera plus nécessaire de la prendre en charge par le récit. Le public se retrouve ainsi avec la mission de voir les flocons, la tempête et le froid, alors qu’il fait si chaud. Les sons d’Emanuele Pontecorvo l’aident heureusement dans cette tâche. Dans l’arrivée nocturne de Gyeongha jusqu’à la maison isolée de son ami, tout se trouble. L’oiseau est-il vivant ou mort ? Les oiseaux ou chauve-souris qui s’ébattent dans les voûtes du cloître donnent un caractère palpable à la dimension fantastique du roman. De même quand arrive Inseon, pas du tout à l’hôpital : est-elle vivante ? ou Gyeongha est-elle morte ? et la mère de son amie ? Cette indécision a été introduite par le récit d’un rêve au début du spectacle, un rêve de troncs calcinés et courbés qui se dressent au milieu de la neige. Gyeongha a souhaité recréer cette image avec son amie menuisière et réalisatrice, et elle découvre au moment d’arriver à Jeju que celle-ci y travaille depuis longtemps déjà.
La modalité du glissement d’emblée mise en place se confirme. De discrets décentrements – figure caractéristique de l’écriture d’Han Kang – déportent progressivement le récit jusqu’au massacre de l’île de Jeju : en 1948, suivant les recommandations des États-Unis, 30 000 civils de tous les âges, accusés de communisme, ont été assassinés en masse. 10% de la population a ainsi été supprimée, et le reste a reçu interdiction de rechercher les dépouilles alors que l’île a pris la forme d’un gigantesque cimetière. Ce pan d’histoire – également traité dans un autre spectacle du festival, Island Story de Kyung-Sung Lee – n’est pas abordé de front : on s’en approche, depuis l’amitié de ces deux amies, l’épisode de l’accident et de l’oiseau, leur projet d’œuvre, le documentaire d’Ineson qui s’est déporté jusqu’à l’histoire sa mère. Celle-ci a survécu au massacre, mais y a perdu une grande partie de sa famille, et elle a ensuite consacré sa vie à retracer le destin de son frère, et avec lui celui de quantité de morts malgré l’interdit.

Tous ces éléments se nouent quand la fille raconte l’épisode traumatique de sa mère, qui après avoir regardé tous les visages des morts que sa sœur dégivrait dans une cour d’école, a retrouvé sa petite sœur, encore vivante, et lui a donné son sang à sucer sur la pointe de son doigt. Le traitement de l’événement historique prend ainsi une forme poétique que l’adaptation de Daria Deflorian s’attache à suivre au plus près dans son adaptation. Elle reproduit ainsi le mouvement de dérive de l’écriture pour en venir à tâtons à l’horreur et au trauma qu’elle a causé. Il n’y a presque rien au plateau, mais les lumières de Giulia Pastore font apparaître les différents paysages évoqués et suggèrent les strates de temps qui se superposent et s’emmêlent. La présence fantomatique d’Anna Coppola incarne la mère hantée par le passé, qui n’a parlé qu’une fois devenue sénile et qui a revécu chaque nuit l’épisode de son enfance comme un cauchemar, et les troncs calcinés en viennent à figurer sans lourdeur la quantité de corps abattus par rangées de dix.
Une certaine modestie et une pudeur se dégagent de ce spectacle, qui ne se veut ni spectaculaire, ni démonstratif. Daria Deflorian prête entière attention à l’œuvre sans s’asservir de manière stricte à ses mots, ses phrases et sa structure. Sa lecture sensible reproduit le mouvement profond de l’œuvre, le trajet qu’elle propose des petites douleurs, quotidiennes, aux grandes, insurmontables. La très grande pertinence des propos de l’artiste dans l’entretien de la feuille de salle confirme sa compréhension très fine de cette écriture et de cette œuvre, la justesse de sa manière d’y mettre au contact – comme dans son précédent spectacle –, et la subtilité de celle qu’elle crée à partir d’elle, sans emphase, alors qu’elle passe avec Impossibles adieux de l’histoire individuelle à une histoire collective qui se situe plus loin d’elle.
F.
Pour en savoir plus sur Che dolore terribile è l’amore, rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.


