« Bâtir » de Salim Djaferi et Clément Papachristou au Théâtre Benoît-XII – démonstration imparable et sensible du caractère raciste des politiques urbaines

Alors qu’il y a quatre ans Salim Djaferi jouait son premier spectacle dans le Off, au Théâtre des Doms, le voilà programmé cette année dans le In avec son deuxième spectacle, Bâtir. Comme pour le précédent, Koulounisation, l’artiste s’est entouré de personnes de choix pour l’accompagner dans sa démarche : Clément Papachristou à la mise en scène, Sacha Martelli au jeu et Adeline Rosenstein à la dramaturgie. La singularité de son geste théâtral est cette fois mise au service d’une enquête sur les cités, de l’Algérie française à la France. Pour mettre au jour le caractère racial des politiques urbaines depuis la guerre de décolonisation, Salim Djaferi a mobilisé des spécialistes de ces questions, avec lesquels il s’est plongé dans des archives. Sa démonstration, si elle est d’une clarté et d’une efficacité redoutables, n’est pas dépourvue de sensibilité, loin s’en faut.

Salim Djaferi entre sur le plateau avant la diffusion du message en trois langues qui annonce le début du spectacle. Sa présence en bord de scène fait ainsi taire la salle, alors que de dernières personnes arrivent encore. Il boit de l’eau et nous regarde le regarder, et établit de cette manière un contact avec nous avant de commencer, jouant avec notre attente et bravant la frontière trop nette de la voix off qui déclare : « Le spectacle va bientôt commencer… », et qui détermine trop précisément le début de chaque spectacle du festival.

Cette présence qui devance le top départ du spectacle pourrait ne paraître trois fois rien, mais elle est déjà pleinement en phase avec le propos à venir, dans sa manière de franchir les frontières. Salim Djaferi ne commence pas encore tout de suite après l’annonce, il prend d’abord le temps de capter tous les regards en silence et nous salue. Puis il décrit la configuration dominante des villes françaises : un centre-ville, un grand boulevard ou un périphérique, et une banlieue, dans laquelle se trouvent des tours et des barres. L’artiste accompagne chacun de ces mots d’un geste simple – tendre les bras devant, en haut, sur les côtés –, et reproduira ces gestes à chaque fois qu’il redira ces mots, si bien que son propos sera progressivement chorégraphié par la redondance de ces termes.

L’espace vide et blanc de la scène est bientôt cerné de rideaux gris, à mesure que l’acteur rapporte son histoire familiale par la médiation du récit de sa mère, récit qu’il a retranscrit sur une feuille contenue dans une boîte blanche qu’il ouvre et referme avec beaucoup de délicatesse. Salim Djaferi l’a interrogée sur tous les lieux dans lesquels leur famille a habité depuis l’arrivée de son père à elle en France. La mère annonce tout de suite qu’il y a en eu plusieurs, mais dans une zone finalement restreinte, qui dessine un petit carré en Seine-Saint-Denis. Un carré que suggère les rideaux que l’acteur tire et entre lesquels il se déplace de sa démarche chaloupée, puis un carré qu’il va schématiquement reproduire avec l’aide de ses boîtes d’archives – bidonville ou logement temporaire en Algeco finalement occupé pendant des années – et de grands rectangles plus massifs pour figurer la tour dans laquelle il naît ou la barre d’immeuble inaccessible à leur famille, alors que son grand-père a participé à sa construction.

La trajectoire familiale ainsi reconstituée est symptomatique de l’histoire de l’immigration. Salim Djaferi évoque par exemple les statuts changeants de son grand-père, qui se voit finalement attribuer une identité d’algérien musulman, créée au sein de l’identité française qui lui a été accordée. Ce qui intéresse cependant l’artiste, plus que ces questions de statuts et de désignations qu’il a traitées dans Koulounisation, c’est de comprendre comment sa famille est passée d’un logement à l’autre. Sa mère dit que ça s’est fait comme tout seul, mais lui ne croit pas à aux choses qui se font toutes seules – nous dit-il alors que le rectangle qui représente la barre d’immeuble se déplace comme par magie. Tandis qu’il nous fait comprendre qu’une personne opère ce déplacement, il nous invite à penser qu’il y a eu une explication pour chaque changement de logement.

Son enquête commence en Algérie, où il a visité plusieurs cités d’Alger, et notamment celle nommée la « Promesse tenue » – promesse d’une mise au contact des indigènes et des Français, dont la différence de traitement se traduit en fait très nettement dans l’architecture de cette cité. Salim Djaferi a ensuite interrogé le chercheur Janoé Vulbeau, qu’il a rencontré dans les milieux queer belges qu’il fréquente, et la chercheuse Fatiha Belmessous, qui l’a entraîné dans les archives publiques. À chaque étape, l’artiste dévoile le solide arsenal dramaturgique et documentaire qu’il a bâti, qu’il rend tangible par les documents surlignés en rose qu’il sort l’un après l’autre de ses boîtes blanches et qu’il affiche après les avoir lus.

L’assise scientifique de son propos n’est pas une posture. Elle est un moyen de se dispenser de tout discours sur les éléments mis au jour. Salim Djaferi met en évidence le fait qu’il faut savoir déchiffrer et interpréter les documents qu’il découvre, mais une fois ceci fait, les données sont indiscutables. De cette manière, il fait apparaître la logique racialiste et raciste qui a mené sa famille d’un habitat à un autre. Il révèle par exemple les critères pseudo-objectifs (en fait racistes) qui guident dans la répartition des familles dans les logements : la « distance à la culture française », notée avec des lettres de A à D ; le nombre d’enfants par famille, qui permet de faire de la surface des logements un critère de discrimination ; la mention « NA », noir-africain, au stylo, à côté des noms des familles, bien que totalement interdite.

Ces techniques mises en œuvre pour éloigner toujours plus les familles racisées du centre-ville mettent au jour une politique urbaniste clairement raciale, mais soigneusement masquée. Les politiques de gauche eux-mêmes ne semblent pas en avoir tout à fait conscience, comme en témoigne cette élue que l’artiste est allé interroger au moment de la destruction de l’immeuble dans lequel il est né. Alors que la pureté première de la scénographie est troublée par des bouts de placo qui jaillissent sous le coup de marteau, Sasha Martelli vient prêter main forte à Salim Djaferi pour cette scène et reçoit les indications suivantes : l’élue était souriante, et sincèrement convaincue du projet qu’elle porte, alors qu’il va à l’encontre des idées qu’elle est supposée défendre.

L’enquête se poursuit avec la même précision théâtrale et dramaturgique jusqu’à mener à la conclusion, évidente : l’urbanisme est politique et raciste. Ce n’est pas là la conclusion d’une opinion, d’un discours, mais le résultat du croisement et de l’interprétations de données et d’archives. Alors que d’autres spectacles du festival s’embourbent dans la démagogie, celui-là fait un éloge de la recherche en démontrant le caractère imparable des faits correctement mis en relation. Salim Djaferi n’est cependant pas qu’un médiateur pour la science. Il est avant tout un artiste, qui finit par transformer la chorégraphie de ses gestes pédagogiques en danse sur une musique pulsée. Il est aussi un individu chargé d’une histoire personnelle, qui rend grâce avec émotion à sa mère pour tout l’amour qu’elle lui a donné. Après Koulounisation, l’intersection fine qu’il s’efforce d’occuper entre le politique, l’artistique et l’intime se révèle à nouveau extrêmement convaincante.

F.

 

Pour en savoir plus sur Bâtir, rendez-vous sur le site du Festival d’Avignon.

Related Posts