« Trust me for a while » de la compagnie Plexus Polaire au Sablier – la révolte des marionnettes

Dans le cadre des Boréales, festival normand dédié à la culture nordique, le Sablier accueille un spectacle qui a d’abord tourné dans des lycées et des centres sociaux avant d’être programmé dans le festival Théâtre en Mai à Dijon et de débuter une nouvelle vie en salle. Il s’agit de Trust me for a while, de la compagnie Plexus Polaire, dirigée par Yngvild Aspeli. L’artiste norvégienne ne se positionne cette fois pas en marionnettiste virtuose – comme dans le spectacle qui l’a fait connaître, Chambre noire, ou dans le dernier en date, Maison de poupée – mais en metteuse en scène d’élèves récemment diplômés de l’ESNAM. La particularité de Trust me for a while est également de ne pas prendre appui sur une œuvre du répertoire ou sur un texte existant, mais d’être une création originale qui replace la dramaturgie au centre du geste artistique d’Aspeli – d’autant plus au centre que le spectacle propose une réflexion méta sur la pratique marionnettique.

En attendant que le public s’installe, un chat rôde au-dessus des trois panneaux décorés d’un tissu à sequins dorés qui structurent l’espace scénique. Sa présence et ses mouvements évoquent le chat du Cheshire d’Alice au pays des merveilles, souvenir encore plus prégnant quand il brandit une pancarte « Applaudissez » en guise d’ouverture du spectacle et que l’on s’exécute. Entrent alors Pedro Hermelin Vélez et sa marionnette Terri, nom choisi en hommage à la ventriloque Terri Rogers comme le dénonce assez vite la marionnette elle-même, qui accuse son manipulateur de plagiat.

Entre la marionnette aux grands yeux inquisiteurs et à la bouche qui se décroche et le jeune homme un peu maladroit et attachant qui la manipule, s’instaure d’emblée un rapport déséquilibré, non pas de complicité mais d’adversité. Terri apparaît d’abord comme un être autistique, incapable d’empathie, qui annonce sans pincettes à Pedro la mort de son chat et qui ne voit pas ce que ça changerait, de dire qu’il est tombé du toit. Dans son costume qui le suggère plus âgé et donc plus expérimenté, il en vient à exprimer des velléités d’émancipation : il coupe la parole à Pedro, met en échec les blagues qu’ils sont supposés avoir répétées en amont, souligne le fait qu’il pratique la ventriloquie en attirant le regard sur ses lèvres ou dénonce ses piètres qualités d’acteur, bien incompétent sans sa marionnette. En un mot, il se montre indomptable pour celui qui est supposé le soumettre à son bon-vouloir en lui donnant vie.

Leurs rapports se dérèglent encore quand Pedro entreprend de faire un exposé sur la ventriloquie et l’art de la marionnette, assorti de démonstration. Terri se rebiffe, refuse d’être démonté, revendique respect de son être et de son consentement qu’il n’accorde pas à Pedro. Ce dernier se montre un peu terrifié par cette rébellion et peine à reprendre le dessus. Leur conflit est d’autant plus savoureux qu’il nourrit l’illusion dont les ressorts sont par ailleurs exhibés, grâce à des considérations techniques sur la ventriloquie ou sur le fonctionnement de Terri, ou par le défi de chanter à une ou deux voix une chanson qui reprend le titre du spectacle et en appelle à une confiance qui inspire la méfiance.

Le spectacle prend la tournure du « Muppet Horror Show » annoncé quand la magie se mêle à la ventriloquie et la manipulation marionnettique, et quand Terri se met en tête de reprendre pleinement le dessus sur Pedro, d’attenter à sa vie pour voir s’il est capable de ressusciter lui aussi, et de faire de lui une marionnette. Les trois panneaux montés sur roulettes sont alors rebattus comme des cartes pour ménager des apparitions et disparitions et des changements spectaculaires d’échelles. Terri prend une taille humaine et Pedro devient marionnette – grâce à la technique chère à Aspeli de la kokoschka, qui superpose une tête humaine à un corps miniature – à la merci de mains immenses qui le manipulent à son tour, tandis que le chat du Cheschire prend lui aussi de nouvelles proportions après avoir livré la clé de son collègue de Schrödinguer.

Ce dérèglement progressif, aussi comique qu’effrayant, est permis grâce à la complicité de Melody Shanty Mahe et Laetitia Labre, qui restent dans l’ombre. Mais au-delà de la très grande virtuosité déployée sur scène, la dimension métathéâtrale du spectacle donne une grande portée à ces manipulations. Dans les grands spectacles d’Aspeli, la maîtrise technique tend à l’emporter sur la profondeur dramaturgique de ses propositions, l’œuvre a pu plusieurs fois apparaître comme un simple prétexte. Ici, le propos est en apparence plus modeste, mais il se révèle finalement plus profond, livrant en acte une réflexion sur la ventriloquie, l’art de la marionnette, le potentiel horrifique de ces deux arts conjugués, ce qu’ils disent de notre libre-arbitre, de notre rapport à la mort et à nos peurs primales, de notre besoin de maîtrise et de notre perte de contrôle.

Dans ce cauchemar, qui n’en prend jamais tout à faire l’allure car de micromouvements qu’on surprend révèlent les ressorts de la magie et permettent de conserver la maîtrise de l’illusion, on joue avec notre crédulité, avec notre willing suspension of disbelief selon l’expression de Coleridge, notre volontaire croyance à la ventriloquie et à l’inversion des rapports entre le marionnettiste et sa marionnette, pour voir ce que ça fait, ce que ça ferait, si cela avait vraiment lieu, jouer avec le vertige philosophique d’une telle proposition.

F.

 

Pour en savoir plus sur Trust me for a while, rendez-vous sur le site du Sablier.

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