« GRANMA. Les trombones de La Havane » du Rimini Protokoll – partie de béisbol entre deux générations et deux pays

Le Laboratorio Escenico de Experimentación Social (LEES) est une association qui stimule la création artistique cubaine grâce à des invitations à des artistes étrangers, des résidences, des rencontres ou encore des conférences. En février 2018, ses fondatrices recevaient Stefan Kaegi dans les murs de la Casona Teatral Vincente Revuelta, pour un atelier au cours duquel l’artiste suisse présentait les principes du collectif berlinois Rimini Protokoll, aujourd’hui internationalement reconnu. Depuis ses débuts en 2000, le collectif a été initiateur d’un théâtre documentaire – particulièrement prisé par le théâtre contemporain – fondé sur un travail de terrain et la collaboration avec des « experts du quotidien », des individus non-acteurs qui montent sur scène et mettent en perspective l’Histoire depuis leur trajectoire personnelle. Ce mode de création implique un long temps de collecte et une pénétration profonde dans la vie des individus, mais il nécessite également l’élaboration d’une dramaturgie précise, pour que toute cette matière devienne spectacle. Au moment de la rencontre évoquée, le Rimini Protokoll avait déjà commencé une vaste « investigation théâtrale » sur Cuba. Trois ans et demi plus tard, le résultat de cette enquête, intitulé GRANMA. Les Trombones de La Havane, est présenté à la Commune d’Aubervilliers dans le cadre du Festival d’Automne. L’œuvre conçue immerge de manière fascinante dans l’Histoire et dans la réalité cubaine d’aujourd’hui, à travers les récits de quatre jeunes.

Sur le plateau, recouvert d’un sol en mosaïques, une tribune est cernée par deux drapeaux cubains : celui que l’on connaît bien, et sa version antérieure, brandie au moment de l’indépendance. Entre une jeune femme noire, qui se met à chanter. A peine a-t-elle terminé, elle précise qu’elle ne pratique pas la religion yoruba – religion syncrétique répandue à Cuba –, et qu’elle ne comprend pas sa langue. Ce chant, explique-t-elle, lui vient de sa grand-mère. Elle demande aussitôt combien de spectateurs vivent avec leurs grands-parents. La réponse, comme on pouvait le supposer, est nulle. Milagro – c’est son nom – a au contraire été éduquée par sa grand-mère, qui a souhaité lui transmettre l’idéal qui l’a animée toute sa vie et faire d’elle une femme indépendante et révolutionnaire. Aujourd’hui, Milagro est la deuxième femme de sa famille a avoir obtenu un diplôme universitaire. Elle veut être professeur d’histoire, même si cela implique de n’être payée que l’équivalent de 16 dollars par mois, car elle veut que d’autres, comme elle, bénéficient d’une éducation gratuite. Si elle veut se consacrer à l’Histoire, c’est aussi parce qu’elle est convaincue qu’elle ne se résume pas aux héros et aux martyrs qui peuplent les manuels. Pour elle, elle est avant tout le fait d’individus. C’est pourquoi elle entreprend de raconter celle de sa grand-mère, couturière, et qu’elle se place derrière sa machine à coudre pour dérouler le fil du temps.

Pour déplier la longue et dense histoire de Cuba depuis 1953 jusqu’à nos jours, Milagro est accompagnée par trois autres personnes de la même génération qu’elle : Daniel, petit-fils d’un homme politique qui se trouvait à bord du yacht Granma avec Fidel et le Che au moment où ils ont débarqué à Cuba pour renverser la dictature de Batista ; Diana, petite-fille de chanteur aujourd’hui joueuse de trombone ; et Christian, petit-fils de militaire. Tous les quatre, d’emblée, se définissent par leurs grands-parents, qui tous, d’une façon ou d’une autre, ont participé à la Révolution et ont contribué à faire vivre son idéal jusqu’à leur mort.

L’Histoire est ainsi retracée depuis l’intimité de leurs vies, savamment entrecroisées pour restituer le cours du temps. De nombreuses photographies de famille, où apparaissent parfois « Papá Fidel », servent de support. Des objets, tels que des médailles, un peigne, une moustache et des favoris ou encore une robe, rendent également vie au passé de ceux qui les ont précédés. Quand la sphère intime se montre insuffisante pour rendre compte de certains grands événements, un petit théâtre de marionnettes filmé en direct est installé pour quelques instants. Interviennent également les survivants, la grand-mère de Diana et le grand-père de Christian, qui à la demande de leurs petits-enfants se souviennent, discutent, partagent, chantent et dansent grâce à la vidéo. Comme une Histoire de Cuba ne peut s’écrire sans musique, chaque séquence est enfin colorée par les airs de trombone que les quatre jeunes interprètent. Tous, guidés par Diana qui a formé ses camarades au cours du projet, font retentir l’hymne national, imitent les tirs des mitraillettes russes, désignent les échecs parfois ridicules ou expriment les joies profondes avec leur instrument.

Dans cette entreprise, la Révolution cubaine n’est pas l’aboutissement de l’Histoire – comme voudraient le faire croire les manuels – mais un point de départ. Point de départ d’une réflexion sur l’idéal communiste, multiplement éprouvé depuis 1959. Les incertitudes des quatre jeunes fragilisent rapidement les convictions de leurs grands-parents, dès le moment où Fidel prend le pouvoir et crée le Ministère de la redistribution des biens mal acquis – dont s’occupe le grand-père de Christian ; dès le moment où les militaires dépossèdent violemment les bourgeois tandis que les membres du nouveau gouvernement s’inventent leurs privilèges ; dès la mise en place de la libretta, le carnet non de rationnement mais d’approvisionnement, qui décompte précisément qui a droit à quoi. Viennent encore ensuite le « quinquennat gris », quand le régime se durcit et crée notamment des camps de redressement pour les homosexuels ; « el periodo especial », lorsque Cuba sombre dans une misère exceptionnelle suite à l’effondrement du bloc communiste ; et, ces dernières années, les départs en masse, par la mer ou par avion, de la jeunesse en particulier.

Cette Histoire ainsi déroulée n’est pas refermée sur elle-même. Aussi passionnante soit-elle, elle ne cesse de nous questionner. Christian renvoie régulièrement des balles de béisbol dans les gradins, qui chaque fois symbolisent un échec qui concerne autant Cuba que la France ou le monde. De manière plus directe encore, Milagro s’adresse au public, et le renvoie au contexte français : elle se réfère à l’actualité brûlante des grèves, mais également au prix exorbitant des loyers à Paris, au nombre croissant de SDF dans les rues, ou encore à la présence de l’extrême droite au second tour des présidentielles. L’attaque est parfois frontale : pourquoi les spectateurs sont-ils là aujourd’hui ? pour se rappeler leurs dernières vacances à Cuba ? – une des seules images que l’on verra de La Havane aujourd’hui sera celle de rues inondées par un aguacero, une pluie tropicale, qui contraste de manière radicale avec les cartes postales touristiques. Milagro nous demandera encore comment on vit le fait de laisser pourrir nos idéaux révolutionnaires sur une île tropicale, et le coup qu’elle envoie alors est bien plus puissant que ceux que donne Christian avec son pomo d’eau.

Car ce que ces jeunes incarnent aujourd’hui, de manière aigüe, c’est la question de la déception politique. Christian nous raconte qu’il a souhaité être militaire comme son grand-père, mais qu’il a été refusé au concours d’entrée, sous prétexte qu’il ne paraissait pas assez docile. Depuis, il s’est rendu compte qu’il avait abandonné l’idéal de la Révolution, qu’il était decepcionado par la politique. Son histoire retentit dans le contexte de l’effondrement de la gauche aujourd’hui en France, alors que la même génération de trentenaires se détourne de la politique et se réfugie en partie dans la lutte écologique pour redonner un sens à sa vie, pour combler les idéaux qui manquent et surmonter la défiance qui empêche de croire à toute utopie.

Cette réflexion est d’autant plus pertinente qu’elle est médiatisée par le passé, par une île qui a symbolisé tous les espoirs à une époque, et par ces individus qui se trouvent sur scène. Entre eux et leurs grands-parents, un vide est assumé : la génération intermédiaire, celle de leurs parents, est discréditée d’une phrase, pour n’avoir fait que poursuivre le projet de la Révolution, sans plus y croire ni non plus le remettre en cause. Pour justifier ce parti-pris, Christian évoque les théories de la génétique, qui a constaté que l’hérédité tend à sauter une génération. Le saut, quoiqu’audacieux, ne fait pas ici défaut à l’Histoire, qui s’écrit de manière continue des grands-parents aux petits-enfants, d’un idéal clair, tranché, évident, à une réalité désormais indéchiffrable, que l’on cesse peut-être même d’essayer de déchiffrer. Progressivement, les images en noir et blanc se colorent, s’animent, et révèlent un monde où coexistent des vieilles Ladas avec des bus chinois Yutong, où l’invento du passé est devenu la norme, où la libretta ne suffit plus à nourrir la population, mais où l’école et les soins restent gratuits.

La réussite du spectacle réside dans sa capacité à mener progressivement au cœur de la complexité incomparable de la réalité cubaine aujourd’hui. Elle est peut-être la mieux incarnée par Milagro, qui se dit encore animée par l’idéal de la Révolution, mais qui souhaite le dépoussiérer pour l’améliorer et lui rendre vie. Elle réclame pour l’avenir la débureaucratisation du gouvernement, la suppression des privilèges, et davantage de liberté et de justice. Mais ses souhaits s’en tiennent là, et tous quatre se montrent prudents au moment d’évoquer l’avenir. Ils se révèlent finalement conscients qu’il est plus facile de décortiquer le passé, d’éplucher les archives, aussi opaques soient-elles, que de construire le monde dans lequel ils veulent vivre. Conscients des dangers de l’utopie, ils prennent le parti de la complexité, de la non-résolution, mais aussi celui de l’art, se découvrant capables de jouer le passé, en images et en musique, pour mieux se définir et s’ancrer dans le présent.

F.

 

Pour en savoir plus sur « GRANMA. Les trombones de La Havane », rendez-vous sur le site du Festival d’Automne à Paris.

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