« There » de la Compagnie Jo Strømgren – spectacle en creux

Le vendredi 20 octobre, a commencé le Festival International de Théâtre de La Havane, rendez-vous biennal qui réunit tous les aficionados du théâtre, professionnels comme amateurs, autour d’une programmation dense, comprenant les spectacles cubains les plus retentissants de ces derniers mois et des œuvres venues de l’étranger, en partenariat avec les ambassades. C’est dans ce contexte que la compagnie Jo Strømgren est venue de Norvège au Théâtre National, près de la Place de la Révolution, avec There. Le spectacle, qui date de 2001 et qui voyage depuis dans le monde entier, se situe à l’intersection de la danse et du théâtre, et sollicite une mémoire commune inarticulée et des strates de sensibilité souterraines, qui découvrent des mondes en partage.

Sur le plateau de la salle Covarrubia quelques grandes boîtes vert-de-gris sont réparties, entre lesquelles des feuilles mortes. Evoquant la fin d’un monde, un déménagement d’un autre temps, on se trouve là entre deux espaces, et deux époques, indéterminés. Deux hommes arrivent, indistincts l’un de l’autre eux aussi, car ils portent le même costume et se mettent dans la même position. Leurs gestes sont synchronisés, jusqu’à ce que l’un d’eux semble briser sa carapace, s’extraire du passé dans lequel il est figé, en poussant un cri violent qui provoque un tremblement sonore aux connotations telluriques. Libéré dans ses mouvements, il entraîne son compagnon, et ils sont bientôt rejoints par un troisième, au costume à peine différent. Des boîtes qui les entourent, ils extraient un canapé et un fauteuil, de la même couleur indéfinissable que le reste, ainsi qu’une radio. Quand ils se mettent à parler, à se chamailler, leurs mots s’apparentent à du russe, mais ils ne sont pas traduits. C’est en réalité une invention, du « nonsensical sovietic » comme le désigne la compagnie, qui n’est pas destinée à être compris. Le sens est ainsi relégué aux intonations et aux gestes de ces trois hommes, dont certaines paroles paraissent évidentes, alors que d’autres restent indéchiffrables.

Une espèce de sursensibilité les relie les uns aux autres, comme s’ils étaient connectés, unis par un même courant qui circule en eux et entre eux. Ils réagissent ainsi avec vivacité à la musique que diffuse la vieille radio, aux ondes tremblées. Quand un morceau ne les met pas en mouvements, ils parlent, ou investissent cet espace insituable, le rendent habitable. De boîte en boîte, ils finissent par tomber sur un contenu qui suscite leur surprise, et leur crainte. Ils la tournent et la retournent, pour la vider, jusqu’à extraire, d’un grand coup sur la caisse retournée, comme on démoule un gâteau, un homme, tout recroquevillé. Ils s’en approchent, l’asticotent comme un insecte du bout des doigts, et se mettent en tête de le détendre quand ils sont sûrs qu’il est inoffensif. Leurs tentatives donnent lieu à une séance burlesque, au cours de laquelle ils sont tous agis comme par la rigidité de ses membres comme par des ressorts. L’ankylose de l’individu inclassable se dissipe progressivement, mais sa différence reste marquée par ses vêtements, son Baggy et ses Rangers, qui le situent comme un marginal par rapports aux autres.

En réalité, ils le sont tous, et c’est la musique qui le dit le plus explicitement, quand un morceau de rock inattendu déchaîne leur enthousiasme, et désigne en creux l’interdit qui pèse sur le genre. L’ombre qui plane est celle de l’Union soviétique. Mais le discours – si l’on peut parler d’un discours sans langage – n’est pas frontalement politique, et l’œuvre conçue par Jo Strømgren est davantage un tissage d’émotions, à partir d’une série de sketchs, qui se passe de toute structure ou narration, qui revendique la liberté d’une composition musicale. La musique tient de fait une place centrale, par la radio et ses diffusions aléatoires – des morceaux traditionnels de la culture russe à d’autres moins nettement identifiés mais tout autant chargés de russéité –, et par les instruments que découvrent les quatre énergumènes, de boîte gigogne en boîte gigogne, semblables à de petits cercueils. S’ils ne jouent pas, ils dansent, en chœur, semblables des pantins, coordonnés, symétriques, comme les différents membres d’un même corps.

Par la danse et la musique, s’opère progressivement la réinsertion du marginal. Les codes sociaux rattrapent ces êtres qui échappent à toute caractérisation, quand les trois se mettent en tête d’apprendre des mots au quatrième, et plus encore quand, après avoir démontré leur conformité physique par le nu, ils lui remettent un costume pour l’intégrer à leur groupe. Cette mise en conformité est interrompue par un départ précipité, sur un navire fait de caisses, qui offre un final chargé de nostalgie.

Cette traversée indiscernable finit par constituer une œuvre poétique, tout en suggestions, qui ne s’adresse pas à l’intellect mais à la sensibilité. Par leur présence et leurs gestes, les quatre hommes imposent l’évidence d’un langage commun, par l’universalité des mimes, des expressions, du rire, de la Russie à la Norvège et à Cuba, quelle que soit l’époque dans laquelle on s’inscrit. Si la musique véhicule elle aussi un langage qui transcende les frontières, une impression de perte est insurmontable. Des choses – beaucoup – échappent, on entrevoit la grande histoire à l’arrière-plan, celle du déchirement entre l’Est et l’Ouest en Europe, mais elle reste inatteignable, there, lointaine, dans l’espace comme dans le temps. Mais, pense-t-on après coup, peut-être cette perte est-elle précisément le sentiment que Jo Strømgren veut communiquer, veut faire vivre intrinsèquement, plutôt que d’aborder des émotions aussi complexes et contradictoires par une représentation raisonnée et mimétique. Avec les quatre artistes polyvalents qu’il a réunis, il invoque en chacun une mélancolie tendre, qui transforme le public en communauté le temps du spectacle.

 

F.