Tartuffe, de Molière à Murnau

Tartuffe est l’un des personnages de Molière les plus connus, au point que le nom propre est devenu nom commun par antonomase : on dit d’un homme hypocrite qu’il est un Tartuffe, comme on dit d’un libertin que c’est un Don Juan. Caché derrière son masque de faux dévot, Tartuffe est un être déroutant, insaisissable, qui en plus de servir à dénoncer les vices qui sont les siens par le détour de la fiction, permet de mener une réflexion sur l’art, que ce soit le théâtre avec Molière, ou le cinéma avec Friedrich Whilelm Murnau, qui s’inspire de la pièce pour un court film muet de 1925.

Tartuffe - frontispiceDès la scène d’exposition, la première, Tartuffe est placé au cœur de l’intrigue dans l’œuvre de Molière. Il a beau être absent, il n’est question que de lui : la mère d’Orgon, Madame Pernelle, prend la défense du nouvel ami de son fils envers et contre tous, c’est-à-dire contre tous les autres membres de la famille d’Orgon, sa femme Elmire, ses enfants Damis et Mariane, son beau-frère Cléante, et la servante Dorine. La pièce commence donc in medias res, en pleine crise, causée par un intrus qui sème la zizanie au sein d’un foyer.

La victime de celui qui apparaît d’emblée comme un imposteur est Orgon, le chef de famille. Comme Tartuffe, il n’apparaît pas tout de suite, à la scène quatre seulement du premier acte, alors que tout son entourage a décidé de lui ouvrir les yeux quant aux véritables intentions de son hôte. Au blâme de ceux qui y voient clair dans le jeu de Tartuffe s’oppose de façon spectaculaire l’éloge dithyrambique qu’en fait Orgon, totalement aveuglé. Le personnage éponyme est ainsi d’emblée placé sous le signe de la dualité, par ce double-portrait in absentia.

Néanmoins, il faut encore un acte entier pour ménager son entrée en scène. La folie d’Orgon est telle qu’il a l’idée de donner la main de sa fille à cet exemple de piété, contrariant les amours de Mariane et Valère à qui il l’a promise. Autour de cette intrigue amoureuse qui engage toute la famille dans l’entreprise de décillement d’Orgon, des avis contradictoires sont à nouveau confrontés sur celui qui occupe tous les esprits.

Tartuffe - personnageA la scène deux de l’acte III, Tartuffe apparaît enfin. Les multiplies discours qui l’ont précédé en ont déjà construit une image complexe, et s’il ne fait aucun doute qu’il est véritablement faux dès ses premières répliques – « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline », ou le fameux « Couvrez ce sein que ne saurais voir » – ses intentions restent obscures. Pas un seul monologue dans la pièce ne permet de révéler ce qui l’anime véritablement et d’atténuer l’image de scélérat cupide qui lui colle à la peau.

Plus encore, l’image qu’en ont bâtie ses opposants est quelque peu démentie par sa présence sur scène et ses discours. Recueilli en tant que miséreux, il est dit « Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille » à la table d’Orgon, sans fortune et sans manières. Pourtant, quand il entreprend de séduire la femme d’Orgon, Elmire, qu’il aime, il mobilise une rhétorique amoureuse raffinée, qui révèle une certaine connaissance du monde, et se montre capable manipuler les discours saints en sa faveur, ce qui manifeste une intelligence rusée, perfide, mais bien réelle.

Les deux seuls moments où Tartuffe semble le plus proche de ce qu’il est n’éclairent que partiellement le personnage. Lors de la seconde scène en tête à tête avec Elmire, au cours de laquelle elle feint d’avoir des sentiments pour lui pour dévoiler sa vraie nature à Orgon, caché sous une table, Tartuffe est méfiant avant de se montrer humain et attentionné à l’égard d’Elmire, et profondément cruel à l’égard d’Orgon. De même, au cours du dénouement, une fois démasqué, il entreprend d’expulser la famille hors de chez elle en tant qu’héritier des biens d’Orgon, mais cette fois encore, il cache ses véritables sentiments sous une nouvelle forme de soumission, non plus à la dévotion chrétienne mais au roi.

Le jeu perpétuel de cet imposteur ne peut prendre fin qu’avec le discernement exceptionnel du monarque, qui contrairement à Orgon ne s’est pas laissé duper par Tartuffe, usurpateur notoire qui a déjà été pris dans ce genre d’affaire. Le dénouement, fondé sur un coup de théâtre, un Deus ex machina, devient pour Molière l’occasion de faire l’éloge de Louis XIV, qui dès 1664 avait apprécié sa pièce et saisi son projet, sans pour autant pouvoir empêcher les directeurs de conscience de la censurer jusqu’en 1669.

Tartuffe - gravureMais ce qui importe plus encore que la dénonciation de la fausse dévotion au travers de ce caractère fuyant, est ce que Tartuffe dit du théâtre. Hypocrite signifie en grec l’acteur, celui qui porte le masque. Sans cesse caché derrière celui de la religion, Tartuffe ne révèle jamais qui il est, comme les comédiens sur scène ne révèlent en principe pas leur véritable identité. Il introduit ainsi à chaque fois qu’il apparaît un phénomène de mise en abyme sur scène : un comédien interprète le personnage qui lui-même joue à être pieux. Le motif baroque du personnage hypocrite va plus loin encore dans la pièce : pour démasquer Tartuffe, l’entourage d’Orgon doit à son tour porter un masque, jouer une comédie au sein même de la comédie. Elmire prétend ainsi avoir des sentiments pour lui pour le faire parler et découvrir ses véritables sentiments à Orgon. De même, Tartuffe est encore une fois victime d’une comédie lors du dénouement : venu faire mettre Orgon en prison par un exempt du roi, il apprend qu’il y est lui-même destiné au dernier moment. Sous l’ordre du souverain, l’exempt a retardé l’annonce de cette information capitale pour voir jusqu’où l’imposteur irait.

A travers ce personnage fuyant, déroutant, Molière dénonce certes un vice de son siècle, l’hypocrisie, et plus encore la fausse dévotion, mais il s’interroge surtout sur le pouvoir du théâtre, de la comédie, du déguisement, et encore des mises en scène, pour révéler la vérité avec plus d’éclat. Tartuffe apparaît ainsi comme le support d’une réflexion métathéâtrale, sur le théâtre et ses vertus heuristiques.

Tartuffe - afficheLorsque Murnau s’inspire de cette pièce en 1925 pour un film muet, on retrouve une même démarche réflexive à partir de ce sujet sur l’art qui est le sien. Le réalisateur allemand s’empare de façon originale de la pièce, enchâssée dans une intrigue contemporaine à la réalisation de l’œuvre. En effet, son film commence avec la mise en scène d’une vieille servante qui trompe et flatte un vieil homme afin d’en devenir l’héritière, au détriment du petit-fils, désavoué parce qu’il est acteur. Celui-ci, prenant conscience de la situation, veut révéler la vérité à son grand-père en se faisant passer pour un cinéaste ambulant et en leur projetant à tous les deux l’histoire de Tartuffe, reprise dans les grandes lignes.

Le film, intitulé Tartuffe, commence donc avec la présentation des relations de la servante et du vieil homme. Le lecteur et spectateur de la pièce de Molière interprète de façon particulière ces images : la servante s’apparente à Dorine, devenue hypocrite et mauvaise, le vieil homme à Orgon, plus sénile et donc plus facile à tromper selon la vraisemblance, et le petit-fils renié évoque Damis, le fils d’Orgon dans la pièce, lui aussi déshérité à la faveur d’un imposteur. Cette grande proximité avec les personnages de Molière laisse envisager une relecture originale de la pièce, si ne manquait pas le principal, Tartuffe – bien que beaucoup de ses traits se retrouvent dans la servante. Lorsque le petit-fils masque son visage derrière des lunettes et une barbe pour s’introduire chez son grand-père, on croit découvrir là le déguisement de Tartuffe, mais ce n’est pas encore le cas. Comme l’imposteur, la servante est trompée par le petit-fils grâce à l’arme de la séduction, et elle le laisse entrer dans la maison, flattée par les œillades du jeune homme. Alors, comme Molière et comme Elmire dans la pièce, plutôt que de parler de front à son grand-père, celui-ci passe par l’art pour lui ouvrir les yeux.

Cette intrigue enchâssante est mise de côté pendant une bonne partie de l’œuvre, à la faveur de la projection d’un film dans le film, qui donne à voir l’histoire de Tartuffe, tant attendu. L’intrigue de Molière est simplifiée, et on ne retrouve plus qu’Orgon, Elmire, Dorine et Tartuffe dans cette adaptation de la pièce. Elmire, profondément amoureuse d’Orgon, attend son retour de voyage avec impatience avant de le voir revenir tout autre, transformé par la rencontre de son nouvel ami. Comme dans la pièce, le personnage éponyme tarde à apparaître à l’écran, et l’on prend dans un premier temps la mesure de l’aveuglement d’Orgon. Tartuffe n’apparaît que le lendemain de son arrivée, une fois qu’Orgon lui a préparé un petit-déjeuner gargantuesque, alors que son hôte lui a fait éteindre toutes les bougies de sa demeure et congédier tous ses domestiques par souci d’économie. Il descend alors l’immense escalier de la maison, le visage caché derrière son bréviaire qu’il lit en permanence et qui lui sert de masque.

Tartuffe - masqueAprès la prière du matin, il se jette sur la nourriture, en effet « Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille ». Son habit décrépit rappelle sa condition, et son regard méfiant, scrutateur, lui donne un air mauvais qui ne trompe pas Elmire et Dorine. Pour ramener Orgon à la raison, Elmire essaie une première fois de séduire Tartuffe en sa présence, caché derrière des rideaux, mais Tartuffe le surprend, dans le reflet d’une théière. Elmire, désespérée de n’avoir aucune prise sur son mari, réitère et invite Tartuffe dans sa chambre le soir, tandis que Dorine va chercher Orgon occupé à modifier son testament en faveur de son nouvel ami. Orgon découvre alors par le trou de la serrure la véritable nature de Tartuffe, grossier et paillard, en aucun cas galant et fin discoureur comme dans la pièce de Molière. Sans attendre plus longtemps, Orgon le punit de ses propres mains, sans qu’aucune intervention extérieure ne soit cette fois nécessaire.

Ramenés à la réalité, le petit-fils décille son grand-père sur le caractère de sa servante qui l’empoisonnait lentement jusqu’à le conduire à la tombe. Après l’avoir renvoyée, le grand-père se réfugie dans les bras de son sauveur, marquant un retour en grâce de l’acteur, même si le regard de ce dernier ne suggère pas des intentions totalement pures et honnêtes. Par effet d’emboîtement, Murnau renvoie alors le spectateur à sa propre situation avec un carton qui dit : « Les hypocrites sont partout, et vous-même, est-ce que vous savez vraiment à côté de qui vous êtes assis ? »

Tartuffe - mise en abymeLa plus grande originalité de cette adaptation de la pièce tient au fait qu’il s’agit d’un film muet. Le piano tient un rôle majeur dans l’expressivité des images et des émotions des personnages, mais le réalisateur ne peut se passer totalement de cartons, de plus en plus nombreux, pour indiquer le contenu de certains dialogues. Du texte de Molière qui n’est que fait de mots en vue de la scène, au film muet de Murnau qui tente de se passer de la parole autant que possible, il y a donc tout un monde, réduit par le jeu des comédiens qui relève bien du mouvement expressionniste dans lequel s’inscrit le réalisateur.

Malgré cette différence majeure entre les deux œuvres, le projet de Murnau est très proche de celui de Molière, en ce qu’il interroge lui aussi le pouvoir de l’art et de la fiction pour révéler la vérité et la faire mieux accepter. Ceci est le plus sensible avec l’ajout de ce cadre contemporain qui recrée un effet de mise en abyme. Par rapport à la pièce, Tartuffe est beaucoup plus lisible à l’écran que dans le livre, magistralement interprété par Emil Jannings, doté d’un corps, d’un regard, mais aussi de gestes, et d’un rire qui lui déforme le visage dans l’intimité de la chambre d’Elmire. Repoussant et terrifiant par les clairs-obscurs du film en noir et blanc, qui lui donnent des airs fantastiques et le rapprochent de Nosferatu ou Faust – ces incarnations du mal qui ont fasciné Murnau –, il semble bien correspondre à l’image que s’en font les opposants de la pièce de Molière en 1664. A aucun moment ce Tartuffe ne provoque l’empathie ou la pitié qui pourraient naître à la lecture des vers de Molière, et le film s’avère bien moins comique que la pièce, pourtant déjà sombre. Néanmoins, si le personnage est nécessairement moins complexe, on retrouve un même projet méta-artistique à partir de lui, ce qui fait toute la richesse de ce court film. Murnau questionne lui aussi à travers son œuvre les pouvoirs de l’illusion, du jeu et de la fiction pour révéler la vérité et pour mieux les célébrer.

Comme la pièce de Molière, le film de Murnau a subi la censure, à cause de certains passages jugés trop anticléricaux. C’est peut-être là la preuve la plus évidente de la puissance de l’art et de son rapport à la vérité, quand au XXème siècle encore il est capable de faire réagir vivement l’Eglise quand elle se sent critiquée, comme s’il touchait trop juste dans sa dénonciation.

F.

« Tartuffe » de Murnau