« La Femme qui tua les poissons » d’après Clarice Lispector au Théâtre de la Bastille

Bruno Bayen a puisé dans la riche et dense Découverte du monde de Clarice Lispector pour monter un spectacle rafraîchissant avec la comédienne Emmanuelle Lafon. Les chroniques hebdomadaires de l’écrivain brésilienne, d’abord publiées dans le Jornal do Brasil, se présentent comme des commentaires détachés sur le monde, mais profondément attachés aux êtres qui l’habitent. C’est grâce à cela que ces réflexions voyagent avec aisance du Brésil à la France.

L’arrivée d’Emmanuelle Lafon sur scène fait surgir à ses côtés le fantôme d’Isabelle Huppert. Son intonation un peu hautaine, son maintien dans un premier temps rigide nourrissent la confusion. Heureusement, cette ressemblance s’évanouit dès le moment d’entrer dans le vif du sujet : le quotidien, ses rencontres, les discussions qu’elles font naître, sa poésie insoupçonnée, les réflexions métaphysiques qu’il suscite, et surtout, ses petits riens.

Dans ses chroniques, Clarice Lispector se livre sans apparats, leur donnant des contours de journal intime. Il ne s’agit pas pour elle de traiter de l’actualité, mais plutôt de s’ouvrir à la vie, avec une fraîcheur enfantine qui déleste les sujets graves et les lourds questionnements de l’adolescence, ou qui au contraire dramatise les insouciances du quotidien. Cette inversion des valeurs en faveur de la légèreté et du futile est ce qui les rend poétique.

Profondément ancrées dans le réel, ces anecdotes sont reliées entre elle par un même regard, un même moi qui se révèle un peu plus à mesure qu’elles se multiplient. Celle qui s’y exprime est une écrivain attentive au monde, dont le plus grand désespoir est la banalité, perçue chez une tenancière de maison dite « suspecte », dont la fille fait de la danse. Une telle découverte lui fait perdre foi en l’humanité, mais pour un temps seulement.

Une nouvelle course en taxi avec un chauffeur aux remarques acides ou décalées relance son écriture virevoltante, qui s’attache à tout mais ne se pose nulle part, cette écriture qui ne fait qu’effleurer des gouffres insondables de questionnements. Sur scène, Emmanuelle Lafon incarne aussi bien l’auteure que sa plume elle-même, attirée comme un papillon d’une source de lumière à une autre. Celles-ci sont nombreuses sur scènes, placées et déplacée par un musicien complice, à qui il arrive parfois de donner la réplique, sur un ton désabusé.

La comédienne relie les recoins multiples du plateau et donne vie à la scénographie en pointillés du spectacle. L’œil peint sur le banc, la projection au sol d’ombres de feuilles ou encore la métamorphose du mur du fond en plafond par une opération abstraite de la pensée amènent à lui imaginer des interlocuteurs célestes – certainement des œufs qui habitent la lune.

Le temps de tourner le dos au public ou de revêtir une nouvelle paire de talons hauts, la comédienne poursuit son monologue, et adresse les interrogations de l’écrivain brésilienne au public du Théâtre de la Bastille. Celui-ci est surpris plus d’une fois dans une attitude pensive, le sourire aux lèvres. L’envolée des œufs déguisés en poule, la déclaration d’amour à l’insomnie ou encore l’histoire qui donne son titre au spectacle sont autant de petits bouts de réel agréables à se laisser conter, et qui procurent une bouffée d’air frais.

F.

Pour en savoir plus sur « La Femme qui tua les poissons », rendez-vous sur le site du Théâtre de la Bastille.