« Brume de dieu » d’après Tarjei Vesaas à la Ménagerie de verre

Dans le cadre du Festival d’Automne, Claude Régy reprend Brume de dieu, spectacle qu’il a créé en novembre 2010. Cette plongée dans un clair-obscur onirique invite le spectateur à éprouver l’univers intime de son propre imaginaire grâce à la délicatesse des artistes.

L’expérience quasi-scientifique de Régy commence dans le hall de la Ménagerie de verre, lieu étrange qui s’y prête bien. Les spectateurs sont dépouillés de leur manteau et de leur sac, sous prétexte qu’il n’y a pas assez de places dans la salle, et les lumières s’éteignent pour annoncer l’ouverture des portes.

Cet effet prévient de l’obscurité qui nous attend. En passant par derrière la régie, on s’entasse à tâtons sur trois rangs, dont on suppose qu’ils font face à une scène, plongée dans le noir complet. L’attente amène d’elle-même un silence profond qui nous habitera tout au long du spectacle. Le mince filet de lumière qui nous a permis de nous placer s’éteint alors et c’est l’unique signal que l’on aura pour indiquer le début du spectacle – qui a en réalité déjà commencé.

Ni éclairage vif ni rupture sonore ne se substitue aux rideaux absents. Une faible lumière rouge laisse à peine entrapercevoir un corps qui traverse lentement le plateau, attentif à chacun de ses pas. La scène sur laquelle il se déplace est littéralement vide. Les seuls effets seront dévolus au comédien, à la lumière et au sol qui fait parfois effet de miroir.  Bienvenue dans l’univers de Claude Régy.

En effet, à partir du moment où Laurent Cazanave est en place, face à nous, tout se passe comme entre chien et loup : les effets de lumière, les sons et la voix du comédien. Après ce long moment de silence, il prend la parole et effleure les mots de Tarjei Vesaas dans Les Oiseaux, comme un jeune homme en mue, craintif de sa propre voix.

Il nous raconte l’histoire d’un homme simple, demeuré diraient certains, qui vit aux soins de sa sœur et qui voudrait participer aux travaux des champs. L’épisode qui nous est relaté, juste suffisant à dresser un portrait complet de Mattis, est centré autour de sa journée sur le lac, dans sa barque. Alors qu’il se rappelle une scène de la veille avec sa sœur, il prend l’eau et tente de se concentrer pour écoper plutôt que de se laisser penser.

Faisant un réel effort pour soumettre sa voix, le comédien détache chaque syllabe jusqu’à déformer les mots, et fait résonner les [r] du fond de sa gorge. Ce texte en pointillé force à une écoute particulière, de la même façon que la faible lumière force la vue. L’oreille s’habitue peu à peu et développe une nouvelle attention pour reconstituer les mots, les phrases et le texte.

Cette extrême minutie dans sa voix est redoublée par son corps, tout en tension. Il est sur la pointe des pieds – expression qui pourrait dire tout le spectacle à elle seule –, il a les bras à demi tendus vers l’avant et les mains entrouvertes. Il reste en suspens, presque en apesanteur, et oblige les spectateurs qui s’entendent respirer à rester pendus à ses lèvres.

Les effets sonores et lumineux rythment le texte mais sans franchise. Ils se contentent de créer des atmosphères, laissant toute la place au texte et à sa difficile articulation. Cette mise en scène rapproche le personnage principal Mattis du narrateur : c’est comme s’il se racontait sa propre histoire, depuis son point de vue et avec son extrême sensibilité.

Le résultat est poignant, à tel point que le comédien entreprend de saluer à trois reprises avant que le spectateur n’ose véritablement l’applaudir. La performance est puissante et on ressort de là engourdis, comme d’un rêve : les traits du comédiens et le contour des mots sont déjà – ou encore – flous. C’est l’art de Claude Régy de nous enfermer dans notre univers en le déclenchant avec grâce.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur le spectacle, cliquez ici.