04 Mar

L’ « Enéide » de Virgile [extrait]

Et voici qu’au lever, sur le seuil du premier soleil, le sol commença à mugir sous leurs pieds, les montagnes à se mouvoir dans les forêts ; on crut entendre des chiennes, hurlant à travers l’ombre, aux approches de la déesse. « Loin, loin d’ici, profanes, s’écrie la prêtresse, retirez-vous de tout ce bois ; et toi entre au chemin, sors le fer du fourreau ; c’est maintenant, Enée, qu’il faut de la vaillance, un cœur ferme ». Elle ne dit que ces mots, hors d’elle-même, et s’élança dans l’antre béant ; lui, règle son pas sur le pas résolu de son guide.

Dieux souverains de l’empire des âmes, ombres silencieuses, Chaos, Phlégéthon, lieux illimités, sans voix dans la nuit puissé-je avoir licence de dire ce que j’ai entendu, puissé-je, avec votre aveu, publier choses abîmées aux brumeuses profondeurs de la terre.

Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire parmi l’ombre, à travers les palais vides de Dis et son royaume d’apparences ; ainsi par une lune incertaine, sous une clarté douteuse, on chemine dans les bois quand Jupiter a enfoui le ciel dans l’ombre et que la nuit noire a décoloré les choses. Avant la cour elle-même, dans les premiers passages de l’Orcus, les Deuils et les Soucis vengeurs ont installé leur lit ; les pâles Maladies y habitent et la triste Vieillesse, et la Peur, et la Faim, mauvaise conseillère, et l’affreuse Misère, larves à voir, et le Trépas et la Peine ; puis le Sommeil frère du Trépas, et les Mauvaises Joies de l’âme, la Guerre qui tue l’homme, en face sur le seuil, et les loges de fer des Euménides, la Discorde en délire, sa chevelure de vipères nouée de bandeaux sanglants.

Au milieu, un orme impénétrable, démesuré, déploie ses branches, ses bras chargés d’ans ; on dit que les Songes vains y ont confusément leur demeure, immobiles sous toutes les feuilles. Là encore, en foule, les formes monstrueuses d’être terribles, des Centaures ont pris quartier devant la porte, des Scylla à la double nature, le centuple Briarée, la bête de Lerne sifflant affreusement, la Chimère armée de flammes, des Gorgones, des Harpyes et l’apparence d’une ombre à trois corps. Ici, pressé d’une terreur soudaine, Enée saisit son épée, à ces êtres qui viennent il en présente la pointe dégainée et si sa docte compagne ne l’avertissait que ce sont là vies ténues, sans corps, voletant sous la creuse apparence d’une forme, il allait fondre sur eux et des coups de son fer fendre vainement des ombres.

De là une voie mène dans le Tartare vers les eaux de l’Achéron. Gouffre mêlé de fange, en un immense tournoiement il bout et rejette en hoquetant tout son sable dans le Cocyte. Un passeur effrayant monte la garde près de ces flots mouvants, Charon, sale, hérissé, terrible ; des poils blancs foisonnent incultes sur son menton, ses yeux fixes sont de flamme ; un manteau sordide est noué sur ses épaules et pend. Il pousse lui-même la barque avec une perche, sert les voiles et dans sa gabare noircie transporte les corps ; vieux, sans doute, mais c’est un dieu, une vieillesse verte et plein de sang. Là, vers les rives toute une foule, en désordre, se ruait, des mères et des hommes, les corps désormais sans vie de héros magnanimes, des garçons, de jeunes vierges, des fils mis au bûcher sous les yeux de leurs parents. Aussi nombreux que dans les bois au premier froid de l’automne les feuilles se détachent et tombent, ou que, volant du large vers la terre, se serrent nombreux les oiseaux lorsque la saison froide les chasse au-delà de la mer et les pousse aux pays du soleil. Ils étaient debout, suppliant qu’on les fît passer les premiers, ils tendaient leurs mains, avides, dans  leur désir de la rive ultérieure. Mais l’inflexible nocher tantôt prend ceux-ci, tantôt prend ceux-là ; les autres, il les déloge et les repousse loin de la grève.

Enée – car il était surpris et troublé de ce tumulte : « Dis-moi, vierge, que veut ce concours aux bords du fleuve, et que demandent ces âmes, et pourquoi cette différence que celles-ci s’écartent de la rive, tandis que celle-là balaient de leurs rames les flots livides ? ». La prêtresse chargée d’ans lui répondit en peu de mots : « Fils d’Anchise, véritable rejeton des dieux, tu vois les étangs profonds du Cocyte, tu vois ce marais du Styx dont les dieux dans leurs serments redoutent d’invoquer la majesté en vain. Tout ce que tu vois ici est foule misérable et sans sépulture ; ce passeur est Charon ; ceux que le flot transporte ont été inhumés. Il n’est pas possible de les faire passer entre ces bords effrayants, par ces rauques courants, avant que leurs os n’aient reposé dans une demeure. Pendant cent ans ils errent, voletant autour de ces rivages ; au terme, ayant été admis, ils voient enfin à leur tour ces étangs si fort désirés ». Le fils d’Anchise s’arrêta, retint sa marche, remuant maintes pensées et, dans son cœur, plein de pitié pour l’injustice du sort. Il reconnaît là, tristes et frustrés des honneurs funéraires, Leucaspis et Oronte, chef de la flotte lycienne, partis avec lui de Troie sur les ondes houleuses et que l’Auster a engloutis, roulant dans l’eau le navire et les hommes.

(…)

Ils achèvent donc la route commencée, s’approchent du fleuve. Le nocher, à  peine les vit-il, du milieu des eaux du Styx, aller là-bas par le bois silencieux et diriger leurs pas vers la rive, ainsi le premier les entreprend et de ces mots les interpelle sans retard : « Qui que tu sois qui viens en armes vers nos fleuves, dis-moi, je te prie, ce qui t’amène, oui, réponds de là-bas et arrête ta marche. C’est ici le séjour des ombres, du sommeil et de la nuit endormeuse ; il est défendu de transporter des corps vivants dans une barque stygienne. Et certes je ne me suis pas félicité d’avoir accepté sur ces lacs Alcide en son voyage, ni Thésée et Pirithoüs, quoiqu’ils fussent, disait-on, de race divine et héros invaincus. L’un vint enchaîner de sa main, devant le trône même de notre roi, le gardien du Tartare et l’a traîné après lui tout tremblant ; ceux-là essayèrent de détourner notre maîtresse de la chambre de Dis ». A ces propos, la prêtresse Amphrysienne répondit brièvement : « Il n’y a point ici machinations de ce genre, épargne ton courroux, nos armes n’apportent pas la violence ; le geôlier gigantesque dans son antre pourra bien de ses abois éternels terrifier les ombres exsangues et Proserpine chastement garder le seuil de son oncle. Le Troyen Enée, illustre par sa piété et sa bravoure, descend auprès de son peur dans la profondeur des ombres de l’Erèbe. Si tu n’es pas touché au spectacle de tant de piété, ce rameau en tout cas – elle découvre le rameau qu’elle cachait sous sa robe – tu peux le reconnaître ». Elle n’ajoute rien. Lui, admirant la baguette merveilleuse, l’auguste don qu’il voit après si longue attente, tourne vers eux sa poupe sombre et s’approche de la rive. Puis d’autres âmes, assises au long des bancs, il les chasse sans ménagement, il fait de la place sur le tillac et aussitôt reçoit au creux de sa coque le gigantesque Enée. L’embarcation gémit sous ce poids, toute rapiécée ; ses crevasses livrèrent largement passage à l’eau du marais. Enfin au-delà du fleuve, il dépose sans encombre la prophétesse et le héros sur un limon sans forme et de glauques roseaux.

L’énorme Cerbère, de l’aboi de ses trois gueules, fait retentir au loin ces royaumes, allongé, gigantesque, dans une caverne en face. La prêtresse voyant ses cous se hérisser déjà de couleuvres, lui jette un gâteau soporifique de miel et de graines préparées. Lui, dans sa faim enragée ouvre grand son triple gosier, l’attrape au vol, il dénoue sa croupe gigantesque répandue sur le sol, s’étend, énorme, dans toute la profondeur de sa caverne, Enée s’empare vivement du passage tandis que le gardien est enseveli dans sa torpeur, il s’éloigne rapidement des bords du fleuve qu’on ne repasse pas.

Tout de suite, on entend des voix, un immense vagissement, des âmes de nouveau-nés qui pleurent : au premier seuil de l’âge, exclus de la douceur de vivre, à la mamelle ravis, un jour sombre les emporta, disparus avant la saison de la tombe. Près d’eux, ceux qui furent condamnés à mort sur une fausse accusation ; et ce séjour n’est pas concédé sans la décision d’un jury et d’un juge : Minos instruit l’affaire ; il préside au tirage, convoque le conseil des silencieux, examine et les vies et les accusations. Toutes proches, des ombres accablées : ceux qui, sans être coupables de quelque crime, se sont eux-mêmes donné la mort ; ayant détesté la lumière, ils ont rejeté le souffle de leur vie. Qu’ils voudraient là-haut dans l’éther souffrir maintenant et pauvreté et durs labeurs ! L’ordre des dieux s’y oppose, le triste palus de l’onde qu’on ne saurait aimer les lie et les replis du Styx les enserrent neuf fois.

Non loin se découvrent, en tous sens étendus, les Champs des Pleurs ; ainsi les nomme-t-on. Là ceux que le dur amour a consumés en cruelles langueurs trouvent asile sur des sentiers secrets ; des buissons de myrte tout autour les protègent ; leur peine, aux bras mêmes de la mort, ne les quitte. En ces lieux, il voit Phèdre et Procris et la triste Eriphyle montrant le coup fatal reçu d’un fils cruel, Evadné et Pasiphaé ; Laodamie marche en leur compagnie et, jeune homme pour un temps, maintenant femme à nouveau, Cénée que le destin a ramenée à sa forme première. Parmi elles, la Phénicienne, toute récente de sa blessure, Didon, errait dans la grande forêt. Dès que le héros troyen fut près d’elle et la reconnut parmi les ombres, obscure – ainsi la lune qu’au début du mois un homme voit ou croit avoir vue émerger des nuages –, il laissa couler ses larmes, en doux amour il lui parla : « Malheureuse Didon, c’était vrai, je le vois, ce qu’on m’avait conté, que tu avais renversé ton flambeau, scellé ton destin par le fer. La cause de ta mort, hélas ! fut-ce moi ? J’en jure par les étoiles, par les dieux d’en haut et s’il est quelque foi au profond de la terre, j’ai quitté ton rivage, ô reine, malgré moi. Mais les ordres des dieux, qui maintenant me forcent d’aller à travers ces ombres, par ces lieux rongés de décrépitude, par cette nuit profonde, m’ont poussé de toute leur puissance ; et je n’ai pu croire que par mon départ je te portais une si grande douleur. Arrête ta marche, ne te soustrais pas à notre présence. Devant qui t’enfuis-tu ? La dernière fois que le destin me donne de te parler, c’est maintenant ». Par ces mots Enée tentait d’adoucir ce cœur brûlant, ce regard farouche, d’émouvoir des larmes. Elle, s’étant détournée, tenait ses yeux fixés au sol et à cet essai d’entretien ne marque pas dans son visage plus de sentiment que si dur silex elle était ou que fût là debout un marbre de Marpessos. Enfin elle s’arracha et hostile s’enfuit dans le bois plein d’ombre où l’époux de jadis, Sychée, s’accorde à cette peine et y égale son amour. Et cependant, Enée, touché au cœur par la dureté de ce sort, la suit de loin, les yeux en larmes, plein de pitié tandis qu’elle va.

Puis il reprend laborieusement la route qui lui est donnée.

Brueghel - détail

3 commentaires

  1. Constance - 5 mars 2014 at 8:42

    C’est trop beau Floriane…
    Grâce à Papy, je me suis plongée dans l’Enéide. Je l’ai même chargé sur mon kinddle !

  2. Deborah - 30 janvier 2015 at 9:39

    Un très beau passage, merci pour ce choix. De quelle partie de l’Enéide est il tiré ? De qui est le tableau ?

  3. La Parafe - 6 février 2015 at 15:47

    L’extrait vient du chant IV de l’Enéide, et l’image est un détail du tableau de Brueghel, « Enée conduit par la Sybille aux Enfers ».

Laisser un commentaire