« À notre place » d’Arne Lygre, mis en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline – musique de chambre pour sonder les abîmes des relations humaines

Stéphane Braunschweig revient au Théâtre de la Colline avec une mise en scène d’un texte d’Arne Lygre traduit avec Astrid Schenka, À notre place. La situation procure un sentiment de déjà-vu. Quoique le metteur en scène ait plusieurs fois créé des textes de cet auteur ces dernières années, c’est le souvenir de Je disparais, en 2011, qui refait surface. Entre temps, on est passé de la grande salle à la petite et le programme a perdu en épaisseur, mais le rapprochement s’impose par la distribution entièrement féminine de ces deux spectacles, ainsi que par leurs scénographies – même si ce n’est au départ qu’une intuition, qui ne sera confirmée que plus tard. Après la fugue qu’était Nous pour un moment en 2019, l’oratorio qu’était Jours de joie en 2022, À notre place compose une musique de chambre qui dissèque nos relations, amicales et familiales.

Sur le plateau, une estrade blanche, sur laquelle sont disposés un lit aux draps blancs, un canapé et des fauteuils blancs, et un piano, lui aussi blanc. La blancheur de cet espace immaculé est trop soulignée pour être neutre, elle invite aussitôt à en faire une lecture symbolique. En attendant, arrivent Chloé Réjon et une actrice que l’on a l’impression de ne pas connaître mais qui ne nous est pas tout à fait étrangère, Clotilde Mollet (en réalité actrice de Jourdheuil, Jouanneau, Bezace, Jeanneteau ou encore Catherine Anne, mais aussi actrice au cinéma). Toutes deux prennent acte de notre présence d’un regard et commencent à parler.

On retrouve aussitôt l’écriture de Lygre, qui tâtonne mais avec une précision grammaticale redoutable. Astrid commence par dire son sentiment d’être une personne, comme si elle s’assurait de sa propre existence, se palpait par des mots. Elle est encouragée par Sara à sentir ce bonheur d’être qu’elle exprime. S’esquisse ensuite une situation : ces deux femmes se sont rencontrées il y a peu sur un banc – celui de Jours de joie ? – et ont senti qu’elles pourraient bien devenir amies. Elles se retrouvent donc pour la première fois depuis ce jour et font plus ample connaissance.

La joie qu’inspire cette amitié naissante, la circulation fluide de leurs pensées et de leurs affects est un peu troublée quand l’une et l’autre découvrent qu’elles ont d’autres personnes dans leurs vies respectives – un fils, un mari. Ou lorsque Sara manifeste un absolutisme radical, presque menaçant, au moment de projeter leur amitié à venir. Dans ce début de relation, qui est aussi le début de notre relation au spectacle, se développe une très grande attention aux sentiments denses et contrastés exprimés, ainsi qu’à la très grande finesse du langage qui les formule, sans balbutiements. On sent qu’on frôle à plusieurs reprises la contrariété, voire la blessure, mais pour le moment l’excitation l’emporte, et Chloé Réjon rebondit sur le canapé blanc.

Une strate se superpose à la situation première quand Astrid raconte à Sara la dernière soirée qu’elle a passée avec sa mère, morte il y a peu. Clotilde Mollet se dédouble alors, et différencie la voix d’Astrid de celle sa mère pour rejouer leur dialogue. Les incises caractéristiques de l’écriture de Lygre – « ma mère m’a dit », à trois reprises – s’estompent, et ne restent plus que les modulations de la voix et l’orientation du visage pour distinguer la mère de la fille. L’exercice, qui pourrait être grossier, raté, atteint un degré de précision fascinant. De manière presque hallucinatoire, on voit à tour de rôle la mère et la fille. Clotilde Mollet, qui dès les premières répliques de la pièce donne un naturel saisissant à la langue heurtée de Lygre, achève de s’imposer avec ce morceau de bravoure.

L’expérience va se reproduire plusieurs fois par la suite. Une troisième actrice, Cécile Coustillac, rejoint les deux premières. Elle est Eva, l’amie de longue date qui a demandé à Astrid un peu de distance ces derniers temps. Lorsqu’elle arrive, elle se confond en excuses d’avoir manqué l’enterrement de sa mère – excuses remises en question par la nouvelle amie qui formule sans ménagements des reproches crus. Puis Eva raconte ce qu’elle sait de la situation du fils d’Astrid, et elle se dédouble à son tour, rejoue le dialogue qu’elle a eu avec lui, et devient par intermittences ce fils pourtant absent sur scène. De cette même manière, ces trois femmes donneront encore voix et chair au frère de Sara ou au père d’Eva.

L’opération, qui frôle la nécromancie, produit chaque fois une ellipse qui reconfigure un peu la situation et suggère des entrevues différentes entre les trois amies. Elle permet aussi de déplacer le thème de la pièce. C’est d’amitié dont il est question au départ : comment elle peut naître, de quoi elle peut être faite, quelles menaces pèsent pour qu’une relation choisie reste horizontale et équilibrée, quels cadeaux peuvent s’offrir – un morceau de piano, un chant, une danse. Quantités de remarques peuvent apparaître comme des camouflets qui pourraient donner lieu à des ruptures définitives, mais toutes trois se tiennent sur le fil et sauvent des moments, sauvent leur « nous », pour un moment.

Au fur et à mesure, leur entourage prend cependant une place croissante : le fils, le frère, le père ; la mère, la fille qu’on n’aura pas, la grand-mère. Et encore, à l’arrière-plan, le mari, la belle-fille, la belle-sœur, les neveux et nièces et les parents décédés. Des constellations, toutes singulières, se dessinent autour de chaque personnage, dont les âges diffèrent et permettent d’ausculter quantités de relations qui mêlent à l’amour le manque ou le ressentiment. Ces nœuds émotionnels, fortement intriqués, dans les relations familiales, invitent à envisager l’amitié comme un terrain d’exploration pour gérer ces relations, les sonder et les moduler.

La dissection très fine qu’opèrent le langage et la structure de la pièce des sentiments abondants et contradictoires charriés par ces relations est soulignée par la scénographie. Par comparaison avec sa blancheur et sa neutralité, les costumes des actrices paraissent excessivement marqués et distinctifs. Le regard ne cesse de s’y accrocher et de les détailler tout au long de la soirée, au détriment des visages, des mains et des postures, pourtant bien plus éloquents. L’espace est parfois coloré par des néons bleus et rouges situés au-dessus du plateau, qui appuient discrètement un dialogue ventriloqué, et quelques points d’orgue sonores suggèrent le passage d’une scène à l’autre. Mais la plupart du temps, les actrices sont mises à nu dans la lumière blanche et dans le silence qui contamine jusqu’à la salle, qui se sent tenue de réprimer les moindres bruits et mouvements pour ne pas troubler la fragilité de ce qui se joue.

À ce niveau d’observation, on remarque une faille dans le sol et on s’en étonne. Cette imperfection prendra sens quand la scénographie se métamorphosera, que le sol s’élèvera pour faire passer de la maison d’Astrid à son sous-sol, d’un espace ample et dégagé à un autre plus confiné qui exacerbe les tensions. Cette métamorphose que l’on n’attendait plus replace au centre le geste de Stéphane Braunschweig, pour qui la scénographie est si décisive dans l’appréhension d’un texte. Dans ce nouvel espace, les costumes paraissent toujours trop clinquants, mais le changement d’échelle renouvelle notre regard sur les trois personnages.

Le texte ainsi monté se révèle en définitive triplement exigeant. Pour le jeu en premier lieu – mais les actrices, chacune dans son registre, relèvent le défi posé et parviennent à laisser entrevoir les effondrements que les efforts de leurs personnages cherchent à contenir. Pour l’écoute, car ces dialogues qui commentent, analysent ou se confient constituent la seule matière de cette pièce. Du point de vue émotionnel enfin, car les nombreux rapports explorés, plus ou moins sains, brassent quantité de nuances de sentiments qui tantôt s’expriment, tantôt affleurent. Une telle exigence peut se lire comme une préconisation. Préconisation à laisser toute leur place à nos émotions passagères ou profondes, et à prendre soin de les formuler le plus précisément possible. C’est peut-être là la clé de la foi revigorante qui se dégage des textes de Lygre dans les relations humaines, malgré les innombrables tracas et blessures qu’elles peuvent induire.

F.

 

Pour en savoir plus sur À notre place, rendez-vous sur le site du Théâtre de la Colline.

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