« 5 secondes » de Catherine Benhamou mis en scène par Hélène Soulié à la Manufacture – du fait divers patriarcal à la performance drag

À la Manufacture, Hélène Soulié présente une mise en scène de 5 secondes, texte de Catherine Benhamou inspiré d’un fait divers. Le monologue qu’il a inspiré est confié à Maxime Taffanel, qui le prend en charge à bras-le-corps. Après l’épure du début du spectacle, se déploie une esthétique drag inattendue qui prend appui sur toutes les ressources de l’acteur et décuple la puissance du texte.

Sur la petite scène, un clavecin bleu trône sur un cercle bleu. Maxime Taffanel y interprète un morceau avec précision et énergie tout en attaquant le texte : « un heureux dénouement ». C’est là le verdict du jugement d’un fait divers, qui a vu une mère mettre son enfant dans les bras d’un inconnu au moment où les portes du RER se refermaient. Le délaissement, nous explique-t-il, n’est selon la justice pas caractérisé. Les circonstances précises de l’événement ne sont pas encore détaillées. Ce tiers qui s’est retrouvé avec un enfant dans les bras fait d’abord entendre les voix des juges et des avocats, leur comparaison cruelle avec la mère-poulpe qui meurt quand elle délaisse ses enfants, et la conclusion qu’ils en tirent : cette mère-là est « moins qu’un animal ».

La sobriété des premières minutes est radicale : Maxime Taffanel se tient debout près du clavecin, dans sa veste en soie, les mains ouvertes. Il ne donne rien à voir ou presque, tout à entendre : en l’occurrence, la langue efficace de Catherine Benhamou, qui passe sans transition des bribes du procès – auquel le personnage n’a étrangement pas eu part – à une adresse à l’enfant qu’il imagine dans quelques années devant le cadeau de fête des mères qu’il est invité à faire à l’école, son sentiment de honte et les questions qu’il pourra se poser sur son histoire. Le texte se tient assez pour nous accrocher, mais à force de scruter l’acteur dans l’attente d’un mouvement, on en vient à remarquer ses ongles bleus qui dénotent avec le reste et annoncent discrètement la suite.

Avant sa métamorphose, il en vient à l’événement lui-même : le RER surchargé, l’enfant qui hurle, les regards réprobateurs, son humeur légère à lui qui paraît comme une planche de salut à la mère, qui lui passe alors l’enfant comme on passe un ballon de rugby pour descendre la poussette du wagon. Sa voix est de plus en plus intense, et sans qu’il ait bougé de place, on se retrouve avec lui dans le RER, dans la promiscuité et l’énervement, la tension qui monte est palpable. Et soudain – c’est tellement rapide qu’on pourrait presque rater le moment, 5 secondes à peine – les portes du train se referment sur la mère.

Là encore, le récit ne suit pas un cours linéaire. Le tiers ne nous raconte pas tout de suite ce qu’il a fait de cet enfant – pas encore. Il imagine les trois jours qu’a passé la mère avant de se rendre au commissariat, son sentiment d’impuissance, doublé de son incapacité à expliquer ce qu’elle a senti, ce qu’elle a fait, mais aussi le père qui a balancé ses pilules par la fenêtre avant de s’enfuir après la naissance. Maxime Taffanel fait tourner le clavecin sur lui-même et semble le dénoncer comme faux quand il révèle ses touches surmontées de mules à talon – mais non, l’instrument est bien vrai, il en jouera encore, cette fois à vue. L’acteur revêt les chaussures et un bas pailleté sur son visage pour suggérer cette mère qu’il cherche à comprendre. En même temps, au fur et à mesure, son portrait à lui se précise : il est un être un peu paumé qui vit chez sa mère et ne parle presque pas, ne fait rien de ses journées – sauf ce jour-là justement, où sans raison apparente il a choisi de sortir de chez lui et d’aller en forêt grâce au RER.

À mesure qu’il prend une place croissante dans le récit, le spectacle se déploie. L’acteur fait apparaître l’enfant avec une petite poussette, puis sa mère à lui grâce à un grand tissu doré et un maquillage qui assoit l’esthétique drag introduite par son travestissement. Alors que le texte est traversé de métaphores animales et de la figure du Petit Poucet, la mise en scène impose d’autres codes cabarétiques qui l’enrichissent. L’acteur, dont le physique sportif dénote avec le personnage qu’il incarne, se révèle marionnettiste quand il fait apparaître l’enfant avec une poupée qu’il anime, ou qu’il fait apparaître la psychologue qui a essayé de l’aider grâce à un grand manteau de fourrure, bleu lui aussi. Apparaît aussi grâce à un masque de loup « l’architecte », son père, qui a essayé de l’endurcir, d’en faire un-homme-un-vrai avant de partir loin : une autre forme d’abandon, autrement douloureux, qui, lui, ne fait pas l’objet d’un procès. Maxime Taffanel se révèle encore danseur, au rythme de Purcell remasterisé.

Les surprises de multiplient ainsi et l’intensité du spectacle se renouvelle à chaque instant grâce à tous ces ressorts. La metteuse en scène nous entraîne dans toutes les histoires que recèle le texte, fait surgir toutes les personnalités que taisent le fait divers et son jugement. Quoique le personnage aborde plusieurs symptômes du patriarcat de notre société, il ne tient pas un discours sur eux. Il s’en étonne sans dogmatisme, simplement avec bon sens, et en vient à faire l’éloge de la tendresse et de la fragilité au-delà de la démonstration de force : si l’on y regarde bien, la peau du léopard palpite lors de ses pointes de vitesse. Une humanité très grande se dégage de l’ensemble et un certain optimisme aussi : cet heureux dénouement ne concerne sans doute pas cette mère et cet enfant qui ne peuvent plus se voir qu’un dimanche sur deux, mais le tiers qui a attrapé le ballon de rugby, pour qui la passe a été décisive pour reprendre sa vie en main.

F.

 

Pour en savoir plus sur 5 secondes, rendez-vous sur le site de la Manufacture.

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