« Paradoxe » de Florence Janas et Guillaume Vincent au T2G – bonbon coloré, sucré et acidulé

La nouvelle année débute au T2G avec un spectacle singulier, délicat et original : Paradoxe de Florence Janas et Guillaume Vincent. L’actrice et le metteur en scène ont souvent travaillé ensemble, et ont en outre tissé une amitié dont on perçoit la profondeur dans ce spectacle consacré à la fin de vie de leurs mères. Malgré le sujet annoncé, la proposition n’est ni autobiographique, ni grave – ou du moins pas seulement. Le geste proposé est drôle, léger, fantasmatique, délirant et très touchant, et il en outre extrêmement fin, du point de vue théâtral.

Le public découvre à l’entrée en salle une boîte blanche, plus large que haute, aux délimitations nettes, qui dégage une ouverture à jardin et ménage une profondeur qui ouvre sur un autre espace qu’on ne peut que deviner à cour. C’est là l’œuvre de Daniel Jeanneteau, dont on reconnaît le lécher et le goût pour la perfection. Le blanc immaculé est cependant mis à l’épreuve du rouleau d’un énergumène au look improbable, qui s’emploie à recouvrir le mur du fond de peinture jaune. Bonnet, pull d’hiver à montagnes, caleçon et baskets colorées protégées par des plastiques, l’homme de dos applique lentement la couleur grâce à son rouleau monté sur perche, par masses ou par bandes, d’un coup ou en repassant plusieurs fois pour faire disparaître le pointillisme de la mousse.

L’individu prend longtemps le temps de ce geste avant de se tourner vers nous. Mais la confrontation avec Guillaume Vincent est aussitôt troublée par l’arrivée de Florence Janas, dans un look autrement improbable : elle porte le même bonnet sur un visage moustaché très similaire à celui de son partenaire, une doudoune, un pantalon et des chaussures blanches à lacets et talons. Ces signes contradictoires vont lui permettre de passer d’un rôle à l’autre alors qu’elle entreprend de jouer seule un dialogue entre Guillaume Vincent et sa mère, distinguant l’une de l’autre par une position des mains, une moue de la bouche et une voix traînante.

Elle dresse ainsi le portrait d’une mère vieille qui ne finit pas ses phrases, confond ses deux fils même si elle prétend que non, croit que quelqu’un appelle quand son chat Musette miaule, mais une mère aussi encline à rire aux blagues de son fils – quel clown, celui-là – et à apprendre des expressions de jeunes. Se tisse aussitôt une relation d’une très grande tendresse, qui occulte tout l’agacement et la lassitude que pourraient causer la situation et la répétition du même. Celle qui a été sage-femme par le passé, dont les histoires d’accouchements extraordinaires ont hanté l’enfance de Guillaume Vincent et qui est encore capable de s’émerveiller du nouveau-né de la voisine, est entourée de personnes qui dirigent des institutions pour personnes âgées et suggèrent que celle-ci serait mieux chez elle, et d’infirmières qui passent régulièrement et s’entêtent à lui diagnostiquer un syndrome du glissement.

Quand Guillaume Vincent parle enfin après que sa partenaire a posé ces premières données, il donne un tour lagarcien à la situation. Il dit que le spectacle aurait pu s’appeler « Cette année-là » – pour désigner l’année où il est retourné à Uzès s’occuper de sa mère malade – avant d’accumuler les sous-titres doubles permettant de brouiller les frontières entre le documentaire et le fantasmé. Son retour au pays lointain est marqué par le tabou toujours persistant de son homosexualité, sa rivalité avec son frère racontée à travers le mythe biblique d’Abel et Caïn, le souvenir du harcèlement qu’il a subi à l’école et des bribes des histoires bancales qu’il vit avec des hommes – le tout saupoudré de Proust, Mylène Farmer et Dave.

Le spectacle raconte tout cela, et même les trois âges de la femme, mais dans un désordre fascinant. Ce désordre est d’abord causé par le fait que la plupart du temps, Guillaume Vincent n’interprète pas son rôle, pris en charge par Florence Janas. Lui se contente de commentaires sur le spectacle, de remarques sur sa genèse, sur sa relation avec l’actrice et sur certains choix artistiques. Il se tient ainsi en position de retrait tandis que sa partenaire multiplie les numéros de clowns.

Si quelqu’un est atteint du syndrome du glissement, c’est Florence Janas. Non pas qu’elle meurt progressivement sur scène, mais qu’elle passe d’une scène à l’autre, d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre avec fluidité fascinante. Le jeu clownesque qu’elle mobilise lui confère une puissance d’expression et une très grande amplitude dans l’exploration d’émotions contradictoires. Grâce au lexique qu’elle invente dans son corps, son visage, sa voix, et grâce à ses costumes toujours plus excentriques, elle est tour à tour Guillaume Vincent, sa mère, son chat, une aidante, une jeune adolescente qui accouche et Monique Vincent qui l’accouche, et elle-même qui bâille aux histoires de son partenaire.

Le spectacle, d’emblée réjouissant, prend une tournure un peu différente quand on comprend que cette relation reconstituée entre une mère vieillissante et son enfant adulte est aussi celle de Florence Janas, dont la mère a fait un AVC au moment précis où Guillaume Vincent lui parlait de l’idée d’un spectacle sur une année qu’il aurait passé à Uzès pour s’occuper de sa mère. Les pronoms glissent alors à leur tour, et on ne sait plus de quelle mère Musette est le chat. Mais peu importe, les deux clowns poursuivent leur construction fantasque et imprévisible, et l’exercice de résurrection n’en est que plus poignant.

Les ruptures permanentes qui aiguisent l’émotion en la surprenant à chaque instant accrochent au spectacle, de même que, plus subtilement, les conditions de perception créées. La vision ultra nette que produit la scénographie de Jeanneteau met les deux artistes à nu, elle les soumet à un gros plan continu qui surligne la précision de leur jeu de clowns. À cela s’ajoute le travail sonore de Yoann Blanchard, remarquable de finesse. Le silence, en premier lieu, expose à nouveau les artistes et nous place, nous, dans une qualité d’écoute hors du commun, qui crée une tension puissante vers la scène. Dans cet écrin, le moindre microbruit devient en outre support du jeu, capable de faire exister des gants en latex ou de teinter discrètement tel ou tel numéro – tandis que les lumières de Sébastien Michaud deviennent de plus en plus flash et confèrent à l’espace blanc des allures psychédéliques.

Cette précision technique – du jeu, de l’espace, des lumières, du son – contribue à donner une portée insoupçonnable à ce qui paraît au départ modeste : raconter la dernière année de vie d’une vieille femme et sa relation avec son fils metteur en scène. Cette matière à pleurer devient entre les mains de Guillaume Vincent et Florence Janas matière à créer, à composer une partition d’émotions d’une très grande étendue, à inventer un geste artistique extrêmement singulier tout en contrepoints et en contrastes, qui saisit de tous les côtés et procure le plaisir et le réconfort qu’est capable d’offrir à la vue, au goût et au cœur un bonbon coloré, sucré et acidulé.

F.

 

Pour en savoir plus sur Paradoxe, rendez-vous sur le site du Théâtre de Gennevilliers.

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