« Desagüe » de Laura Liz Gil – vivre, envers et contre tout

Après la trêve estivale, le Théâtre Argos rouvre ses portes au public avec la reprise de Desagüe, pièce mise en scène par l’une des actrices de la compagnie, Yailin Coppola, qui monte une œuvre de la jeune Laura Liz Gil, récompensée par le Prix National de Dramaturgie de jeunes auteurs en 2016. Dans ce texte, dont le titre désigne un tuyau d’écoulement, qui annonce par métaphore que le plateau sera le lieu d’un déversoir, les tragédies qui font le quotidien de chaque famille cubaine s’accumulent. Alors que le miroir tendu au public pourrait servir à désigner en grand la société, le reflet est ici littéral, la scène devient l’exacte reproduction de la réalité, sans autre ambition qu’en désigner les travers plus ou moins grands avec amertume et humour, dérision et tendresse.

La réalité cubaine offre une source d’inspiration infinie pour le théâtre. Les histoires fourmillent à chaque coin de rue, chaque callejón, entre les familles déchirées par un départ à l’étranger, les tromperies de couple, les difficultés financières qui mènent à la misère, les querelles de voisinage… Du vaudeville à la tragédie, du drame à la comédie, tous les registres peuvent trouver matière à se déployer. Laura Liz Gil mêle tous ces possibles sans choisir d’angle particulier et dresse ainsi le portrait du monde auquel elle appartient.

Au centre de la scène, un lit aux draps défaits suggère des ébats amoureux. C’est en effet là que commence Desagüe : dans le noir qui annonce le début du spectacle et se prolonge, un homme et une femme font l’amour et s’encouragent à jouir – mais pas à l’intérieur, supplie-t-elle. Parce que c’est trop compliqué à trouver, ou que l’argent sert d’autres priorités (ou les deux), les amants doivent faire sans préservatif. Mais malgré leurs précautions Yuli peste, car elle en a un peu à l’intérieur. Pourtant, en même temps qu’elle râle, on voit bien que les conséquences ne lui déplairaient pas tout à fait… Tout en continuant à séduire son amant, on la voit jouer avec cette idée.

Alors qu’ils sont sur le point de se quitter, pour de bon dit-elle, car leur relation doit cesser, un gros bruit les fait sursauter. Des cris s’ensuivent, qui leur indiquent qu’un pan de mur s’est effondré et a causé une grosse fuite d’eau. L’agitation alentour les retient à l’intérieur de la chambre, car leur liaison est secrète, et le regard des voisins est pour eux une menace. Le poids de leur regard est figuré par la scénographie : la chambre esquissée a une fenêtre qui donne sur le palier commun, et elle est en plus cernée de couloirs. L’espace s’apparente à un panoptique, dans lequel tous les prisonniers sont exposés à la vue de tous. Cette perméabilité de l’espace est à double tranchant : elle prive de toute intimité, mais permet dans les moments durs que s’installe une certaine solidarité. L’ambigüité des relations de voisinage, parfois perverses mais inévitablement humaines quand le pire s’impose, sont ainsi figurées.

Dans et autour de cette chambre se donne ainsi à voir toute la vie d’un palier, sur lequel les microdrames se nouent et s’accumulent. Tandis que Yuli tombe enceinte et décide de garder l’enfant, pour n’être plus jamais seule, Marcos est envoyé par l’Etat au Brésil en tant que médecin – comme beaucoup de médecins cubains, devenus monnaie d’échange et ainsi une des premières sources de revenus de l’Etat. Derrière lui, il laisse son père patriote qui voudrait imaginer des structures pour les vieux abandonnés par leurs familles car ils sont trop lourds à prendre en charge, sa femme qui gagne sa vie avec son salon de coiffure mais rêve de le rejoindre, et son ex-amante qui tente de survivre entre son nourrisson et son grand-père.

Pour mettre en place toutes ces situations et leur entrecroisement, une série de tableaux s’enchaînent, distingués par des changements de lieu figurés par une reconfiguration partielle de la scénographie et des ellipses temporelles plus ou moins grande, rythmées par les annonces officielles du gouvernement sur Radio Reloj. La progression de la pièce, loin de dénouer une intrigue initiale, tend à accumuler les tragédies, jusqu’à leur ôter toute leur ampleur tragique. Par cette dramaturgie de la surenchère, Laura Liz Gil cherche moins à susciter l’émotion qu’à renvoyer le public à lui-même.

La direction de Yailin Coppola abonde dans ce sens. Maridelmis Marín, que l’on connaît dans d’autres registres, joue ainsi la parfaite cubaine, avec ses accents, ses expressions et ses attitudes, ses élans de générosité et ses arrangements peu charitables. Ces traits font rire jusqu’à faire oublier le caractère dramatique du reste : la pauvreté de Yuli, en nouvelle Fantine obligée de vendre ses cheveux, prise entre l’incapacité d’un grand-père presque mort et l’incapacité toute aussi grande d’un enfant à nourrir – deux tas de chiffon qui disent la charge qu’ils sont et la solitude de la jeune fille ; la sénilité de la grand-mère d’à côté qui incarne des craintes dépassées ; le retour tant attendu mais qui jamais n’arrive de Marcos, qui du Brésil est parti à Miami ; et l’immeuble qui s’effondre peu à peu et menace la vie de ceux qui l’habitent…

Laura Liz Gil semble dédramatiser ces drames pour inviter à passer au-dessus, à s’en accommoder, en montrant qu’ils sont désormais un quotidien à accepter. Son texte place au second plan le caractère politique des enjeux soulevés, qui ferait de ses vies des symboles. Son propos est davantage humanitaire, et reste au niveau des seuls individus : quoiqu’il arrive, Yuli restera dans l’appartement que son grand-père a mis une vie à acheter, même si les fuites font pourrir les murs et les fleurs, même si le plafond s’écroule, et même si elle se retrouve abandonnée de tous sauf de son enfant. Son personnage n’est pas érigé au rang de représentant d’une société, il est la simple incarnation d’un mode de pensée qui s’impose à tous : malgré toutes ces tragédies, il faut continuer à lutter, à vivre, à espérer même, et tenter de trouver de la joie, si c’est encore possible.

 

F.