« Le Tigre bleu de l’Euphrate » de Laurent Gaudé – figure de la conquête

Je dois parler maintenant de ce matin à Thapsaque.
J’avais regroupé toute mon armée et nous marchions vers l’est.
A Thapsaque, sur les bords de l’Euphrate, nous avons planté notre campement.
Les hommes et les bêtes se reposaient.
Je devais trouver un moyen de franchir le vaste fleuve achéménide.
C’était le matin du sixième jour de repos.
Je me suis levé avant le soleil.
Sans réveiller personne, me faufilant en silence à travers les tentes, je suis allé retrouver Bucéphale.
Je l’ai sellé et suis parti vers les berges du fleuve.
Il faisait encore frais.
La brume de l’aurore montait de la terre, et c’était comme des nuages qui couraient à mes pieds.
Tout dormait d’un silence de rêve.
Aucun chant d’oiseau encore,
Aucun cri de bête,
Pas même un bruissement de l’eau que la brume semblait étouffer.
Je contemplais ce grand fleuve barbare, la rive ennemie, là-bas, au-delà du cours infranchissable,
Et c’est là que je le vis.
A une centaine de pas devant moi, avançant avec précaution dans les hauts roseaux du fleuve,
Un tigre bleu.
Je crus d’abord que j’étais victime d’une hallucination,
Mais il se détacha sur un terre-plein et j’eus tout loisir de l’observer.
C’était le tigre bleu de l’Euphrate,
Félin majestueux au pelage de lapis-lazuli.
Je ne pouvais le quitter des yeux.
Sa robe avait l’éclat impossible des pierres précieuses.
Je restai interdit, sans peur, mais saisi de surprise, incapable de rien faire.
C’est alors qu’il tourna la tête et me vit.
Nous nous contemplâmes ainsi, dans les brumes rampantes de l’Euphrate, silencieux et figés comme des statues perses.
Et lentement, précautionneusement, il reprit sa marche.
Je le suivis au pas.
Je pensais qu’il s’enfuirait, qu’il bondirait, mais non.
Toujours à la même allure, il s’engagea dans les eaux de l’Euphrate.
Il semblait presque m’avoir oublié.
Je le vis s’enfoncer dans le fleuve et je pensai qu’il allait y disparaître
Que c’était là une créature des eaux.
Mais il ne s’enfonça pas, ne nagea même pas,
Il marchait calmement.
Et je compris qu’il y avait là un gué.
Je le suivis.
Nous n’étions plus qu’à une dizaine de mètres l’un de l’autre.
Il ne semblait nullement effrayé.
Il se retournait parfois, comme pour vérifier que j’étais bien derrière lui.
Nous avancions ainsi et je ne pouvais détacher mes yeux de ce guide magnifique,
Bleu comme les colliers des femmes thraces,
Bleu comme les eaux profondes de la mer Égée,
Bleu comme les étoffes dans lesquelles les femmes de Cappadoce enroulent leur nouveau-nés,
Bleu comme mon désir et l’éternité.
Je le suivais et il me fit traverser l’Euphrate.
Et lorsque nous arrivâmes sur l’autre rive,
Lorsque Bucéphale eut posé son dernier sabot sur la terre ferme,
Il rugit comme un titan.
Ses crocs étaient comme des couteaux d’or.
Il rugit en me fixant.
Je crus qu’il allait se ruer sur moi.
Mais ce n’est pas ce qu’il fit.
Une dernière fois il m’observa,
Et bondit à une vitesse impossible droit devant nous.
Droit vers l’est,
Disparaissant dans les fougères et les herbes.

Ce matin-là, j’ai cessé d’être un conquérant imbécile,
J’ai abandonné mon sourire de vainqueur
Et mes rêves de victoire militaires.
J’ai compris que c’était déjà le tigre, sûrement, qui m’avait guidé dans le désert de Siwah.
Pour la première fois, la terre me sembla être un royaume à ma dimension,
Un royaume que je devais arpenter jusqu’au bout.
Le tigre bleu de l’Euphrate m’a logé au fond du ventre une faim infinie,
Un appétit de bête que rien n’apaise.
Le désir était né en moi de foncer désormais sur l’est,
Toujours plus loin.
Rattraper Darius,
Ecouter la prophétie de Siwah,
Manger ces stades de terre qui me séparaient encore du bout du monde.
Accepter le tigre bleu comme seul guide à ma vie.
Ne faire qu’un avec le galop de Bucéphale,
Respirer par ses naseaux
Et sentir, moi aussi, les pierres crépiter sous mes sabots.
Ce jour-là, je sus obscurément que c’était l’Orient qui me marquerait de son empreinte sacrée.
Je compris que j’étais un roi que rien ne rassasie
Et que cette faim qui me rongeait les sangs,
Cette faim de terre
De foule
Et de vitesse,
Rien, jamais, ne l’apaiserait jusqu’à la mort.