« Tout mon amour » de Laurent Mauvignier [extrait] – impossible deuil

F (à la Mère)
On a une vraie chance… Pourquoi t’es comme ça ?

M (au Fils)
Moi ? Je suis comme ça, quoi ? J’ai essayé de t’expliquer.

GP
Ah ! Ma bru… ma bru… Elle va bien finir par dire quelque chose ? Elle va se souvenir qu’elle a un fils, non ?

M (au Fils)
J’ai essayé. Tu ne veux pas comprendre ? Tu ne veux pas ?

F
Mais qu’est-ce que tu me racontes ? Qu’est-ce que je ne veux pas comprendre ?

M
Je vais te le dire autrement, je vais te le dire, tu vas l’entendre et ce sera de ta faute, pas la mienne, non. Parce que moi j’ai tout fait pour te protéger de ce que je pense. Tu pourras faire ce que tu veux, sa voix je l’entends tous les jours, toutes les heures que je vis c’est avec sa voix à elle qui me supplie de venir la chercher. Crois-moi, cette voix, je la connais et c’est celle d’une petite fille de six ans, de six ans, tu entends ? Elle a six ans et elle aura toujours six ans. Non… non, non, elle n’a pas grandi. Elle ne peut pas grandir… alors que toi… toi, mon beau fils unique, mon bel enfant unique… dis-moi, il faudrait que je trouve ça merveilleux d’avoir entendu ta voix muer et de t’avoir vu grandir ? Il faudrait que je trouve ça merveilleux de te voir devenir un homme quand je n’entendrai jamais sa voix de femme à elle ? Il faudrait sourire de te voir grandir ? De voir comment tu as grandi pendant toutes ces années ? C’est ça que tu crois ? Parce que, plus tu grandissais et plus elle s’éloignait de moi, et ça, ça c’était tellement dur, c’était tellement violent… C’est toi qui m’éloignes d’elle quand tu as des amis, quand tu grandis, quand tu as tes premiers rasoirs et tes premières petites amies et tes copains et toi, tout en toi m’éloigne d’elle et tous les autres – ah oui, les autres, parlons-en des autres, la famille et les amis, tous les chers amis qui me disaient de me raccrocher à toi et de te donner tout mon amour… Tout mon amour, hein ! Rien que ça ! Tout mon amour… mais c’est elle mon amour, c’est à elle que je l’ai donné, à son absence, son manque… tout mon amour c’est ce qui me déchire toutes les minutes de ma vie alors… qu’on donne tout à celui qui reste ? Mais… je ne peux pas, je n’ai jamais pu. Et, tu sais, le pire, c’est que de toute façon, je ne veux pas. Tu entends ? Je ne veux pas. Parce que j’ai tellement détesté tes sourires et ton besoin d’amour, tu avais tellement besoin que je t’aime et que je te protège toutes les nuits où tu criais en te réveillant en sursaut à cause de tes cauchemars. Et il aurait fallu tout te donner, à toi ? A toi ? Tout cet amour pour toi tout seul ? De l’amour pour deux quand tous les ans – tu veux savoir ? Eh bien je vais te dire : ton anniversaire me dégoûtait, te voir grandir me dégoûtait et ton père aussi ça le dégoûtait. (Au Père.) Hein ? Mais dis-lui ! (Une Pause. Au Fils.) Et même toi… toi aussi, n’est-ce pas ? Te voir grandir et vivre, ça te dégoûtait. Tu veux savoir ? On avait honte. Tous les trois on avait honte de voir comment tu grandissais, pourquoi ça vivait si fort en toi et comment toute la vie en toi devenait plus grande que nous.

Le Fils hésite, il approche vers elle, mais elle ne bouge pas. Elle lui fait face, et lui approche, presque menaçant, puis s’arrête, recule, fait demi-tour. Il va et vient, il voudrait parler. Il ne peut pas.

Le Père vient vers lui, mais le Fils le repousse. 

F (au Père)
Toi, laisse tomber, laisse, ça va très bien, ça va.