« Aire frío » de Virgilio Piñera – Non, non rien n’a changé, tout, tout a continué

Six ans après la création du spectacle, qui avait alors rencontré un grand succès – consacré par le Prix de la critique après avoir cumulé plus de cent dates, à travers le pays et au-dehors –, Argos Teatro revient à Aire frío. Quelle nécessité amène aujourd’hui Carlos Celdrán et sa compagnie à remonter ce texte de Virgilio Piñera, l’une des plus grandes œuvres de la littérature dramatique cubaine ? Depuis 2012, comment le contexte actuel peut-il renouveler la lecture de ce spectacle ? En un mot, qu’est-ce qui a changé, qui changerait tout dans sa réception ? En réalité, rien. Et c’est précisément de cela que traite la pièce : l’inertie, le temps qui passe, les individus qui agonisent, les espoirs qui meurent, l’irrémédiable répétition du même… Parce que le spectacle reste pleinement d’actualité, comme le texte de Piñera écrit en 1958, la reprise est puissante. Elle révèle la force de cette œuvre grâce à une immense précision de la mise en scène, et une direction d’acteurs extraordinaire, au plus près de la vie.

La salle de l’Argos Teatro est comble pour la première – comme à chaque fois qu’une pièce est présentée dans ce théâtre, qui fait figure d’exception à La Havane. Le public, surtout composé d’invités – qui sont des amis, des artistes, des proches – se presse pour s’installer. L’espace est vivement climatisé, envahi d’aire frío, dans la perspective des 2h30 de spectacle sous haute tension. Le fait de revêtir une ou deux épaisseurs en plus alors que l’œuvre commence paraît ironique quand retentit la première parole de la pièce, de Luz Marina, qui déjà se plaint : « Que calorrr ! ». On est en novembre, dans un appartement familial de Centro Habana, habité par deux parents déjà vieux, deux enfants de la trentaine, et envahi par une chaleur persistante.

Depuis l’été, les températures n’ont pas baissé, et Luz Marina se liquéfie devant sa machine à coudre. Tandis que son frère Oscar tente d’écrire des vers, insensible quant à lui à la chaleur semble-t-il, elle commence dès le réveil sa complainte : le jour qui s’annonce sera plus chaud que la veille, elle en est certaine ; si seulement elle pouvait s’acheter un ventilateur, dont les pâles pourrait brasser tout cet air étouffant… Puis elle décompte les mois de l’année à Cuba où il fait chaud, et refait ses calculs pour voir quand est-ce qu’elle pourra s’acheter l’objet de ses rêves. Oscar, pressé par elle de réagir à ses refrains, la rassure : une idée fixe finit toujours par devenir une réalité. Lui, son rêve, c’est de publier ses œuvres, et pour ça, il n’aurait besoin que de 5 petits pesos.

La scène a lieu dans ce qui se révélera être un huis clos : la pièce principal d’un appartement modeste, aux persiennes en métal qui strient les murs de couleurs quand la lumière du jour entre. Le mobilier est simple, simplement composé d’une table, de chaises, d’un canapé qui fait office de lit, de la machine à coudre de Luz Marina et d’une discrète étagère qui rassemble quelques objets épars. La pièce à vivre est ouverte d’un côté des coulisses sur les chambres, et de l’autre sur le dehors, d’où arrivent régulièrement un frère plus âgé, Enrique, et la voisine Laura, dégoulinante de sueur. Le plateau de l’Argos Teatro s’est ainsi métamorphosé pour projeter dans cet espace à la fois très réaliste – sans qu’aucune époque ne soit particulièrement désignée – et tout autant esthétique. Le soin apporté à la scénographie par Alain Ortiz n’est pas ici qu’une coquetterie : l’espace est déterminant dans cette œuvre qui a pour thème l’immobilité.

Pour le spectateur qui pourrait être dans l’attente d’une action, la pièce commence avec le portrait de cette famille, longuement tissé. Elle est placée sous l’autorité faiblissante d’un père qui fuit sa femme tous les soirs pour aller jouer aux dominos ou retrouver une nièce qui adoucit ses vieux jours. Vient ensuite la mère, qui ne supporte pas d’être seule et qui accepte beaucoup pour apaiser tout conflit. Leurs quatre enfants, enfin, cristallisent plusieurs destins caractéristiques de l’île : l’un est parti vivre à New-York, mais il envoie rarement de nouvelles et moins encore d’argent ; l’autre, Enrique, a réussi dans la société cubaine actuelle, probablement proche du parti comme le suggèrent ses costumes, les billets qu’ils ne cessent de tirer de son portefeuille devant les suppliques de sa famille et le mépris qu’il manifeste pour son petit frère qui ne travaille pas et préfère écrire des vers sans queue ni tête ; Luz Marina, la seule fille, travaille jour et nuit à sa couture pour gagner quelques pesos ; et Oscar, le poète, a préféré renoncer à un poste au Ministère du tourisme qui leur aurait changé la vie grâce à un beau salaire pour se consacrer à sa passion, l’écriture.

Les choix de vie des uns et des autres, contradictoires, génèrent de nombreuses tensions dans ce noyau familial. Les griefs se multiplient – contre le père qui batifole, la fille qui ne se marie pas, le petit dernier qui ne rapporte pas d’argent, les aînés qui n’en donnent pas assez… Néanmoins, tous ces désaccords ne créent pas de véritable conflit, aucun drame ne se noue. Du moins pas d’autre drame que celui du quotidien, causé par le prix de la viande qui augmente, la chaleur qui étouffe, l’argent qui manque. Même le départ d’Oscar en Argentine ne constitue pas véritablement un événement : après l’émotion des adieux, les jours passent et se ressemblent, et des ellipses temporelles engouffrent des jours, voire des mois entiers, dans une semi-pénombre teintée de quelques notes.

Telle est la véritable tragédie, ces jours qui s’accumulent sans que rien ne change. Luz Marina perd la mémoire du passé, ne sait plus dire quand est-ce que les néons ont été installés dans la maison. Ses souvenirs se limitent à quelques jours à peine ; pour le reste, elle oublie. Son père, lui, se souvient de tout, mais outre les événements heureux, qui paraissent si loin qu’ils semblent inaccessibles, le passé qu’il évoque parfois n’est pas plus réconfortant que le présent et ne sert pas d’échappatoire. De l’autre côté, les espoirs d’avenir ressemblent à des fantasmes hors de portée, des utopies avec lesquelles se bercer dans le meilleur des cas, mais auxquelles personne ne croit – comme ce rêve de gagner à la loterie, pour pouvoir acheter non pas un mais plusieurs ventilateurs, et tout un tas d’autres choses. Luz Marina dit de manière définitive : en d’autres temps, ils n’avaient rien à manger mais ils avaient encore de l’espoir ; désormais, ils ont un peu plus à manger, mais plus aucun espoir. Comme des personnages de Beckett, ils sont donc prisonniers d’un éternel présent, qui les condamne au désespoir.

Un éternel présent qui ne les empêche pas pour autant de vieillir – là est la seule chose qui évolue. Depuis 2012, les acteurs ont déjà vieilli avec leur rôle. Mais par un miracle de direction, ils vieillissent en plus sur scène, pendant les 2h30 du spectacle. Le père perd la vue – étrange collision de la fiction et de la réalité –, les cheveux de la mère blanchissent, Luz Marina finit par porter des lunettes… Mais au-delà de ces détails concrets, une extraordinaire précision des gestes, une profonde connaissance des corps rendent sensible ce lent cheminement jusqu’à la mort. Les corps de Pancho García, de Verónica Diaz ou de Yuliet Cruz se courbent, s’affaissent, leurs mouvements sont moins précis, moins énergiques – sans pour autant qu’une seconde le rythme du spectacle ne faiblisse. C’était déjà une telle intelligence de l’humain, presque anthropologique, qui rendait si juste le tableau initial d’une famille cubaine de Centro Habana. Les manières de parler, les expressions, les accents, les petits bruits ou les mimiques des mains donnent l’impression d’être dans la rue, projetés au cœur des préoccupations d’une famille ordinaire, sans l’entremise de l’artifice.

La terrible agonie, l’infini supplice, s’étirent jusqu’à la mort de la mère. Mais Piñera est inspiré de Beckett autant que de Ionesco, et il offre des contre-points comiques pour faire retomber la pression. Il mobilise des ressorts de l’absurde, tels que l’impossible dialogue d’un père aveugle avec son fils sourd (celui de New-York, qui revient en dernière instance). Leurs handicaps constamment soulignés empêchent la dernière scène de verser dans le mélodrame, et écartèle pour de bon le public entre une émotion profonde à la vue de cette vieillesse qui se meurt – qui renvoie à tous nos vieux, à leurs fragilités – et le besoin de se réfugier dans ce comique qui nous fait oublier notre finitude.

Tout au long du spectacle, le spectateur se trouve ainsi sur le fil du rasoir, entre la gravité de la réalité dépeinte et les nombreuses pointes et situations qui en soulignent le caractère absurde, absurde jusqu’au risible. Aucun dénouement ne vient donner le fin mot de cette histoire, qui en réalité n’en était pas une. Cette irrésolution finale rappelle que toute vie n’est pas un destin, que les vies ordinaires ne sont faites que de ces jours qui se ressemblent, sur lesquels s’accumule un malheur qui n’est pas même tragique. Et la reprise de ce spectacle le proclame sans ambages : depuis 1958, depuis 2012, ils en sont toujours là, prisonniers de ce présent immuable auquel aucun passé ni aucun avenir ne pourraient donner le moindre relief.

F.