« Jusque dans vos bras » des Chiens de Navarre aux Bouffes du Nord – le rire contre les larmes

Depuis Quand je pense qu’on va vieillir ensemble en 2013 et les Armoires normandes en 2015, qui sondaient respectivement nos névroses et notre rapport à l’amour, le collectif les Chiens de Navarre ont pris le temps de travailler à leur nouveau spectacle, Jusque dans vos bras, créé en juin 2017 à Lyon. Se faisant cette fois la caisse de résonance de l’actualité, particulièrement vive et suivie pendant la campagne présidentielle, ils entreprennent ici d’interroger le concept d’identité française. Pour traiter ce thème pour le moins problématique, de grandes figures de l’histoire nationale sont invoquées avec humour et provocation, et des réalités délicates sont évoquées selon une approche très peu politiquement correcte. Ces détours permettent de penser l’impensé ou l’impensable, d’apprivoiser des idées lointaines ou étrangères, et d’élaborer des scénarios utopiques. Mais ces exercices de gymnastique intellectuelle ne sont jamais à prendre tout à fait au sérieux, et ce qui domine, avant toute chose, c’est le plaisir de la dérision et du jeu.

Le plateau des Bouffes du Nord a été envahi par de l’herbe, et s’élèvent dans certains recoins des monticules. Un unique lampadaire trône sous la voûte, tandis que des nuages de brume surgissent à intervalles réguliers pour étrangéifier encore un peu plus cet espace. On se trouve là dans un No man’s land singulièrement familier, qui évoque à la fois la ville et la campagne, qui pourrait être partout mais n’entraîne nulle part. C’est là le terrain de jeu que les Chiens de Navarre ont conçu pour présenter une série de sketchs débridés, menant d’un cimetière à un salon, d’un parc à un bureau, ou encore d’un jardin à la française à la lune.

Cet espace commence néanmoins par garder la forme d’un plateau de théâtre lorsqu’un homme s’avance, micro à la main, pour accueillir le public. Contrairement à ce que l’on pourrait croire un instant, il ne vient pas nous demander d’éteindre nos téléphones portables, mais, étonnamment, pour nous féliciter. Nous féliciter d’être venus jusqu’ici, Porte de la Chapelle, pour nous public bourgeois, qui avons bravé craintes et préjugés, pris le risque de s’aventurer dans ce quartier où des camps de réfugiés étaient démantelés il y a quelques mois à peine encore et où se côtoient des migrants de toutes les époques… D’emblée la provocation met en place une certaine complicité : quel que soit le prix de la place que l’on a payée, du deuxième balcon au parterre, on se trouve ici entre gens qui pensent de la même façon – à quelques nuances près –, et qui portent en eux les mêmes contradictions.

L’homme pousse l’ironie jusqu’à nous inviter à une séance de yoga collective, pour se calmer et se répéter qu’« on ne se laissera pas faire », avant qu’un premier tableau nous embarque du côté de la fiction. Une assemblée toute vêtue de noire et ramassée sous des parapluies se réunit autour d’un cercueil, recouvert d’un drapeau français. Un couple se détache, lorsque l’homme tente de retenir sa femme qui se jette éperdue sur la boîte, avec des sanglots qui expriment une détresse insurmontable. Ces larmes ajoutées à un morceau des Beatles font surgir une émotion inattendue sur la scène des Chiens. Le souvenir de décès tragiques, élevés à un niveau national, refait surface à quelques jours de l’anniversaire des attentats du 13 Novembre. Mais il suffit de quelques minutes seulement pour comprendre que l’on n’est pas là pour pleurer, et la scène tourne rapidement au gag. Exit les sentiments choraux, consensuels, place à un humour grinçant et déplacé : les Chiens nous font comprendre que tout, sur cette scène, sera objet de dérision, sans exception ni limite.

Alors que la saynète s’achève de manière burlesque dans le faux sang, sans transition s’ensuivent des situations hétéroclites, où les vers de Rimbaud côtoient les pas de danse d’un taureau géant, où des apparitions de Charles de Gaulles, Marie-Antoinette, Jeanne d’Arc ou Obélix surgissent entre un pique-nique bien franchouillard, une demande de naturalisation à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides), l’arrivée de réfugiés en bateau ou l’accueil de migrants par un couple bobo. Une telle structure composite, bigarrée, qui prend le risque que certaines scènes paraissent meilleures que d’autres, permet ainsi d’aborder de nombreuses problématiques du moment – les émigrés, le racisme, l’homophobie, Macron, les juifs, la mixité sociale…

On retrouve dans Jusque dans vos bras les outils qui caractérisent la pratique des Chiens de Navarre : la préférence pour le format du sketch plutôt que pour une intrigue suivie, le goût pour l’improvisation – que l’on décèle aux regards fascinés ou amusés des autres comédiens quand l’un d’eux s’emballe un peu plus que d’ordinaire – ou encore le comique. Ce registre, qui met en place un rapport de connivence avec la salle, est aussi celui qui permet de pousser les spectateurs, tacitement envisagés comme des électeurs de gauche ou centre-gauche, dans leurs retranchements. Mais l’objectif du collectif n’est pas de penser ces questions sur un mode raisonné, d’y apporter des éléments de réponses, de proposer des solutions aux problèmes soulevés – là n’est pas le rôle du théâtre. Il s’agit plutôt de jouer avec nos maux pour déranger et remettre en mouvement notre réflexion et nos idées.

Pour ce faire, les Chiens assument pleinement le caractère divertissant de leur art, proposant un spectacle plein d’esprit – sans cesser de dénoncer les limites de ce bel esprit qui ne résout rien et trahit un cynisme désespéré. Le plaisir qu’ils expriment sur scène, par leur jeu avec les conventions, leur capacité à détruire de manière jouissive l’illusion un instant construite et à se moquer de leurs propres moyens, le talent des acteurs à jouer et à improviser chacun à sa façon, révèle l’alchimie du théâtre que met au jour le collectif, capable de transformer la boue de notre actualité en or du théâtre. A défaut de pleurer, les Chiens nous invitent donc à rire, et à reformer pour un temps une communauté , même capable de se tenir les mains malgré les réticences premières.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Jusque dans vos bras », rendez-vous sur le site des Bouffes du Nord.