« Historias bien guardadas » par le Teatro la Salamandra – théâtre miniature pour vie oubliée

Alors que de nombreux jeunes chercheurs et praticiens en théâtre de toute l’Amérique latine se sont réunis à La Havane pour quelques jours, la compagnie cubaine Teatro la Salamandra a repris à cette occasion une de ces créations au Centre culturel Raquel Revuelta. Il s’agit de l’œuvre, créée il y a quelques années, Historias bien guardadas (« Histoires bien gardées »), déjà présentée à plusieurs occasions à travers l’île, et sous plusieurs formes. Cette fois-ci, c’est l’actrice Edith Ybarra seule qui accueille le public pour nous présenter ce spectacle à l’échelle originale, miniature à tous points de vue, qui livre le micro-théâtre d’une vie oubliée, vers la fin du XIXe siècle.

Au public – très restreint – rassemblé dans le hall du théâtre, l’artiste en charge de la conception de l’œuvre annonce qu’elle dure 25 minutes – un format court –, que la dizaine de spectateurs admise est invitée à rester debout tout ce temps, mais qu’elle est autorisée à se déplacer, « comme s’il s’agissait d’une exposition dans un musée ». Puis il ajoute qu’il ne faut pas hésiter à « s’approcher de la table » pour bien suivre l’histoire raconter. Ces rares indices disséminés, il nous conduit dans une salle, petite, qui s’apparente plus à des combles qu’à un théâtre, avec son plafond incliné et sa lumière tamisée.

Dans ce lieu qui prend les contours d’un grenier, a été installé tout un théâtre de boîtes et de papiers. Sur une table et sur les murs ont été réunis un tas de petits objets, des coffrets, des valises, des photographies. Tout a la patine du vieilli, le charme désuet de l’ancien : les photos sont décolorées, les boîtes rouillées, les couleurs fanées. C’est un monde privé qui se dévoile, conservé avec soin mais relégué dans d’autres espaces que ceux du quotidien. Voulant donner l’impression qu’elle sort tout droit de ce passé, une femme arrive, dans une robe blanche d’un autre temps, avec une coiffure qui évoque les années 1930. Elle chante, et de sa simple présence ainsi soulignée elle reconfigure l’espace, réintroduit de la distance. La petite communauté de spectateurs recule d’un pas et forme une arcade autour d’elle.

La table à laquelle elle s’assied devient alors la scène de sa mémoire. L’histoire qui nous est racontée est celle d’une femme qui cherche un fiancé, d’une amoureuse de l’amour qui multiplie les tentatives infructueuses – avec un volage, un nain, ou encore un inverti… Chaque fois, elle est débordante d’espérance, elle veut croire que c’est le bon, et chaque fois, elle est frappée par la déception, la désillusion. Se rejoue ici la triste vie d’une femme inconnue, aux histoires « bien gardées » car elle en a honte, et qu’elle les emporte avec elle dans la tombe. A l’arrière-plan est entrevue une société patriarcale qui impose le mariage et le présente comme un accomplissement, qui entretient le mythe de l’amour réjoui pour maintenir en place les traditions, mais qui ferme les yeux sur la réalité déceptive de cette convention, qui dans le cas de cette femme, mène à la mort – crime ou suicide, c’est ce qui reste incertain.

L’originalité de ce spectacle tient à la façon dont cette vie modeste est racontée. Les histoires de cette femme ne se racontent pas avec des mots, mais avec des images, des objets, des miniatures. Toute une dramaturgie de l’objet et du geste est conçue : les boîtes se découvrent à double-fond, les images se déplient, les cartes s’ouvrent, les coffres se retournent… La minutie précieuse avec laquelle chaque objet a été travaillé se révèle un art à part entière. Plus encore, le goût de collectionneur qui préside à la pratique se manifeste dans le fait les objets ne sont pas travestis, mais qu’ils sont au contraire déployés de telle sorte qu’ils découvrent leur charge d’âme.

Ce théâtre minuscule implique un jeu particulier. De petits personnages en carton sont déplacés comme des marionnettes dans des décors en deux dimensions. Lorsque l’actrice agit la miniature de la femme, elle la redouble. Sans jamais dire un mot, elle exprime par de simples mimiques, à peine esquissées, les émotions tues qui l’ont traversée – la joie, l’excitation, l’attente, la tristesse, la surprise, etc. Cette forme de jeu délicate, sensible, sans parole, est possible grâce à la proximité mise en place avec les spectateurs, qui progressivement s’approchent, se déplacent, surmontent leur pudeur, leur crainte peut-être, pour mieux voir, attirés par le désir de voir les objets transformés, encouragés par la complicité d’un certain humour mis en place par leur manipulation.

Ce théâtre sans mots, que seule la musique vient colorer d’un nouveau filtre jauni, prend le risque que les chaînons manquent, que tout ne soit pas absolument clair et figé, que certaines zones restent troubles. Lorsque le doute s’installe, l’imaginaire personnel prend le relais et coud lui-même les morceaux de cette histoire, tissée à plusieurs. Avec cette œuvre, le Teatro la Salamandra offre une place aux fantômes du passé qui ne hantent plus personne, aux micro-drames inconnus, dont témoignent mal ou peu les objets. Luttant contre l’oubli qui les menace, les artistes s’emploient à les faire parler, à les recharger d’histoire, de sensibilité, de vécu, et à confier ces bribes de vies au spectateur, sous le sceau du secret.

 

F.