« Flechas del Angel del Olvido » par le Gaia Teatro au Brecht – l’étoffe dont nous sommes faits

La compagnie Gaia Teatro, dirigée par Esther Cardoso Villanueva, présente une mise en scène de Flechas del Angel del Olvido – « Flèches de l’ange de l’oubli » – au Centre culturel Bertolt Brecht de La Havane. Les spectateurs se pressent pour découvrir ce spectacle présenté comme futuriste, adapté de l’œuvre de l’auteur espagnol José Sanchis Sinisterra, dans laquelle il propose une réflexion sur la jeunesse et son rapport au passé dans notre société. Ces problématiques abordées depuis une perspective cubaine prennent un sens bien particulier, qui amène à s’interroger sur les valeurs de l’identité, intime et sociale.

Au moment d’entrer dans la salle Tito Junco du Brecht, les spectateurs se voient remettre un papier numéroté, avec inscrit au dos : « écrivez ici quelque chose que vous souhaitez effacer de votre mémoire. A l’issue de la visite, vous pourrez le jeter dans une corbeille ». Cet indice invite à considérer la représentation comme une visite donc, celle du Centre d’Observation de la Conduite humaine. Le programme de salle indique quant à lui que l’on se situe en 2058 – projection qui semble audacieuse compte tenu des moyens relatifs dont dispose la scène cubaine, mais que la scénographie tente de relever. A l’image des films d’anticipation des années 1970, le plateau, cerné par le public qui se répartit sur trois de ses côtés, présente un espace aseptisé, seulement occupé au fond par des êtres qui dansent dans des tubes transparents, pris comme des mollusques dans les bocaux d’un scientifique, semblable à des espèces de fœtus encore informes, tout vêtus de blanc.

Descend ensuite des cintres – à la seule force des bras des régisseurs – une salle d’observation, aux parois transparentes. Au milieu de la pièce dessinée, toujours avec ces bâches transparentes, est isolée une cage ronde, dans laquelle pendent des cordes – comme celles que l’on voit dans les zoos, pour les singes, pour qu’ils puissent passer d’un arbre à un autre, en s’échappant du sol. Dans cette cage, une femme, en blanc elle aussi, dont le seul signe distinctif est sa chevelure bouclée, paraît rôder, animale.

Le décor en place, la représentante d’une autorité indiscernable invite le numéro 12 à entrer en salle. Une femme, assise au milieu du public, se lève et entre avec détermination dans le laboratoire, hissée sur ses talons et armée de sa robe de soirée. Elle s’adresse aussitôt à celle qui est enfermée et l’appelle sa sœur, paraissant immédiatement la reconnaître alors que son visage est recouvert d’un masque blanc. Sans douter une seconde de son identité, elle lui parle, évoque leurs souvenirs de jeunesse, lui tend des objets supposés ranimer sa mémoire. Car cet être, qui n’a plus même le langage en sa possession mais qui comprend ce qu’on lui dit, a tout oublié. La femme réussit à la faire rire, mais elle est bientôt congédiée par la garde, qui lui affirme qu’elle a échoué.

S’ensuivent après elle trois autres personnes, qui donnent à voir quatre tentatives différentes. L’un prétend qu’elle est sa femme – mais on apprend qu’il la prostitue –, un autre un peu benêt vient la trouver de la part de sa grand-mère, et une troisième dit qu’elle est l’amour de sa vie, et cherche à l’en convaincre en évoquant son enfant. Tous les quatre, dessinés et interprétés à gros traits, sont à la recherche de quelqu’un, et essaient de faire correspondre cette femme, X, cet être neutre et sans identité, à celui qu’ils ont perdu, et qu’ils veulent absolument retrouver. Aveuglés par leur désir de voir leur proche resurgir, ils emploient tous les moyens pour solliciter sa mémoire – les souvenirs, bons ou mauvais ; les objets, la mémoire physique ; la violence, la complicité. Par leurs tentatives, ils amènent à se demander de quoi est faite notre mémoire. Est-ce que les traumatismes ne nous marquent pas plus que les souvenirs heureux ? n’est-ce pas là ce qui forge notre identité, notre histoire ? L’un après l’autre, ils soumettent cet être à la torture, mentale, et physique parfois. Mais surtout, en charriant ainsi le passé, ils s’exposent, livrent leurs propres angoissent, souffrent eux aussi, confrontés à ce vide, obligés de prendre seuls en charge cette mémoire douloureuse qui n’a plus d’autre porteur.

Après leurs visites successives, les quatre individus se retrouvent hors de la salle. Face à un miroir, renvoyés à eux-mêmes, ils soulèvent des questions. X est-elle bien celle qu’ils croient qu’elle est, n’a-t-elle pas paru étrange ? Leur dialogue ne fait qu’accroître leurs doutes, et ils finissent par se disputer, pour savoir s’il s’agit de Mayra, Margarita, Veronica ou Celia. Les réactions qu’X a eues – douleurs, rires, hontes, craintes… – ne sont-elles pas simplement celles d’un être ému et violenté par les récits qu’on lui a faits, par les passés à vif qu’on a tenté de lui attribuer ? Acculés par la confrontation de leurs versions contradictoires, ils en viennent même à se demander s’ils ne sont pas eux-mêmes patients, cobayes d’une expérience malgré eux.

Dans un dernier temps, ils décident de rejoindre cet être qui leur manque, à tout prix. L’un en particulier, le seul à n’avoir pas de lien direct avec X, celui qui venait de la part de sa grand-mère, la rejoint. Il est jeune, comme elle, s’appelle Erasme, et son nom fait resurgir des lambeaux de mémoire chez celle dont on découvre maintenant le visage. Mais une mémoire historique, commune : elle se souvient de l’humaniste, de l’auteur de l’Eloge de la folie. Et après le spectacle de ses réactions inarticulées face à ses visiteurs, elle se met à raconter les effets qu’ont produit sur elle leurs récits. Puis, à l’écouter lui, elle découvre que son passé est aussi chargé de souvenirs encombrants, il déborde de ces petits papiers que l’on nous a remis. Elle l’invite, comme elle, à renoncer à son passé, à tout brûler, pour se sauver, et l’œuvre s’achève avec une célébration de la mémoire abolie.

A l’origine, José Sanchis Sinisterra se sert du phénomène d’amnésie chronique qui touche les jeunes – ce mécanisme du cerveau qui aide à protéger des traumatismes mais qui a pour effet collatéral d’effacer toute une part de passé – pour dénoncer le diktat de la nouveauté permanente de nos sociétés de consommations, qui multiplient les modes et invitent à passer d’une identité à l’autre sans considération pour le passé. A partir de cette œuvre, Esther Cardoso Villanueva déplace un peu le propos de l’auteur. A Cuba, ce n’est pas la surconsommation et l’appel constant de la nouveauté qui menacent les jeunes. La mise en garde qu’elle adresse à ses contemporains est d’un autre ordre : il faut selon elle soigner la jeunesse d’aujourd’hui, pour qu’elle ne souffre pas d’amnésie, ou de façon moins radicale, qu’elle n’ait pas à vouloir effacer son passé par pans entiers. La metteure en scène invoque des menaces telle que la drogue ou la prostitution, mais son discours peut prendre davantage d’ampleur encore dans ce contexte particulier.

Cet ancrage qu’elle donne au texte de Sinisterra est désigné par des microphrases qui désignent le quotidien, ou les modes de vie qui singularisent Cuba aujourd’hui. Mais le spectateur, celui du Brecht, en juin 2017, est en réalité pleinement pris à parti. Cela commence avec le papier qu’on lui remet au début du spectacle, et se poursuit avec la présence des quatre visiteurs à ses côtés dans la salle. Les acteurs ne se contentent pas d’être disséminés dans le public. Au moment où ils débattent, ils posent des questions aux spectateurs, s’en servent comme support de leurs angoisses, et plus encore en embrassent, s’assoient sur des genoux, touchent des visages. Ce rapport frontal, qui abolit toute distance, traduit un profond désir d’impliquer le spectateur, de l’interpeler au-delà de son rôle de simple spectateur, en tant qu’individu.

Qu’il soit celui de l’auteur ou de la metteure en scène, le message est transmis par antiphrase, avec l’éloge final de l’oubli, du présent pur. Un tel parti-pris prend le risque de nous faire penser à rebours, et de réévaluer cette proposition qui détonne avec les discours dominants, qui valorisent le passé, le proposent comme socle, comme fondement pour bâtir le présent et l’avenir. La tendance est en effet aujourd’hui plutôt à la réécriture de l’histoire, à laquelle on cherche à donner un sens – même après le XXe siècle et ses traumatismes, qui ont ébranlé la philosophie d’Hegel et ont remis en cause toute pensée positiviste. A l’échelle de l’humain, ce désir se retrouve dans le souhait de donner de la cohérence aux comportements, aux attitudes, en expliquant par des causes, parfois profondes avec la psychanalyse. On attend de l’être qu’il ait autant de logique que les machines avec lesquelles on vit, et pour cela, sont évacués, autant que possible, la folie, l’inconsistance, l’ivresse, l’instabilité, la gratuité, l’oubli de soi, parce qu’ils dérangent, sont menaçants, qu’ils troublent le fondement rationnel de notre société et de nos rapports sociaux. Les démons qui nous agitent sont évacués hors de la sphère publique, et ce spectacle amène finalement à envisager que ce souci de cohérence empêche peut-être de se réinventer chaque jour comme un être nouveau, libre de tout antécédent, de tout héritage – qu’il nous vienne de la famille, des parents, ou plus encore de nous-mêmes.

 

F.

 

Pour en savoir plus sur « Flechas del Angel del Olvido », rendez-vous sur le site de La Jiribilla.