« Le Retour du tragique » de Jean-Marie Domenach – éloge de l’ambigüité, de la contradiction, de l’indécision

La tentation est grande d’opposer au mouvement du monde nos principes inamovibles. Curieusement : c’est que ce demande aux intellectuels une société en plein changement : des doctrines stables, où les énigmes trouvent leur solution, les peines leur consolation. On connaît le succès des grands systèmes rassurants : le teilhardisme succède dans cet emploi au marxisme qui donne un moment à notre jeunesse la griserie de tout intégrer, de tout comprendre. Mais les certitudes ne sont pas des tranquillisants qu’on puisse acquérir sur le marché de l’intelligence.

« Donnez-nous une interprétation du monde, complète et satisfaisante, qui nous permette de militer, la conscience tranquille, pour un avenir radieux ; donnez-nous notre dogme de tous les jours… » Cette prière qui monte de la société du bien-être prend parfois un ton pathétique, et il n’est pas commode d’y résister, car le besoin du sens est le plus légitime qui soit lorsque toutes les paroles semblent également valables, toutes les attitudes également possibles ; on conçoit que de jeunes cœurs veuillent passer ce neutralisme nanti au fil d’une certitude tranchante. Mais je crois préférable de surseoir jusqu’à ce qu’apparaissent les conditions d’une synthèse. Il serait imprudent de combler trop tôt le vide laissé par l’effondrement des grandes philosophies de l’histoire. Chaque époque doit gagner sa vérité en y mettant le prix. La nôtre prétend le faire sans souffrir. Certes sa suffisance provoque de belles et justes indignations ; mais la satisfaction que nous prenons à maudire nous coupe d’une évolution qui s’accomplit dans les profondeurs. Une grande part du malheur de notre siècle vient de ce qu’il a cru, ou feint de croire, à des idéaux qu’il n’était pas capable de porter. Allons-nous prématurément réamorcer le cycle ? Ce livre préfère partir du sentiment qu’une critique est à l’œuvre, obscurément, au fond des choses et des cœurs, et qu’il faut mieux l’accompagner, l’aider à mûrir plutôt que de lui faire la morale.

Il m’a semblé que la vision tragique était une bonne manière de discerner cette conscience à l’état naissant, dans sa confusion, dans sa contradiction, parce que le tragique pressent, annonce, avant d’élucider, parce qu’il nous autorise à maintenir suspendus aussi longtemps que possible le jugement et les conclusions. L’ambigüité est son domaine ; les vérités n’y sont pas récupérées, maçonnées, comme par la dialectique ; elles se manifestent dans leur vitalité originelle, elles s’énoncent dans leur incompatibilité, et parfois elles se transfigurent. De ce révélateur, il me semble, nous avons davantage besoin que de tous les simplificateurs que nous proposent les idéologues, mages et savants ; il surprend une société rationalisée, conciliante, comme un éclairage venu d’ailleurs.

 

Un tel abord demande à la littérature une contribution exceptionnelle. Au lieu d’aller à elle pour l’interpréter, comme il est d’usage, à travers l’histoire et la sociologie, j’irai y chercher des interprétations de notre monde. Ce faisant, j’ai conscience d’aller à contre-courant : dans notre société qui porte sur toute chose son regard économique, la littérature est devenue une carrière exploitable à merci. Elle partage avec le tourisme ce précieux avantage : la consommation ne l’appauvrit pas (Racine, comme le soleil, est inépuisable ; Victor Hugo, comme la mer). Elle s’en accroît plutôt : des livres ajoutés aux livres allongent la promenade en repoussant toujours plus loin le mystère. Nous approchons du moment où la critique se constituera à son tour en industrie autonome, installant ses derricks à proximité des gisements littéraires. Et tandis que la faculté de lire diminue sous la pression des multiples distractions de masse, la prolifération critique finit par obnubiler la littérature. On la visite, comme on visite les chefs-d’œuvre du passé, et des millions de citadins en vacances s’extasient devant des cathédrales et de vieux villages, sans avoir l’idée que tout cela pouvait servir à habiter, à prier ; pour eux, ça sert à photographier. De même la littérature, devenue objet de cours. Cessons donc de nous comporter en écolier et en touristes ! Vivons avec les œuvres que nous aimons, vivons d’elles.

Je voudrais que l’on consente un moment à inverser la démarche critique : au lieu de remonter à la littérature pour l’orner de commentaire, aller d’elle à la vie ; au lieu d’en faire l’histoire, nous servir d’elle pour comprendre notre histoire. La médiation de la tragédie grecque aurait permis aux Français de 1938 d’entrevoir leur destin dans les Accords de Munich ; la lecture de Shakespeare suffisait à révéler Staline ; Bernanos et Broch nous expliquent Hitler mieux que n’importe quel historien ; quelques pages de Michelet pouvaient avertir de ce qui se préparait dans l’âme des colonisés. Quant à ce que nous vivons aujourd’hui, et que nous n’apercevons guère, le nouveau roman, le nouveau théâtre, le nouveau cinéma apportent des indices précieux, à condition que nous cessions de prendre l’œuvre comme un objet d’étude en soi, qu’il faudrait référer exclusivement à une prétendue histoire littéraire ou cinématographique, laquelle n’a pas d’existence en dehors de l’histoire générale.

On nous propose actuellement des systèmes d’interprétation qui prétendent expliquer les diverses époques de la culture, mais restent muets sur leur genèse et leur succession. Ainsi, après avoir abusé de l’Histoire en classant les œuvres selon leur contenu social et leur utilité politique, on l’abandonne à une incompréhensible errance, pour procéder à des arrangements ingénieux, mais immobiles. N’est-il pas plus intéressant, et plus conforme à un projet de compréhension globale, de chercher comment la littérature se raccorde à l’évolution d’un groupe humain, l’exprime et le modifie ? Sans prétendre à une dialectique de la culture et de l’Histoire, ce livre est un effort pour les mettre en relation. Il montrera, en effet, qu’un élément essentiel de la pensée occidentale est né dans la littérature grecque : le tragique sort de la tragédie ; puis il revient constamment provoquer la réflexion philosophique et l’action politique, au point qu’on peut considérer les philosophies les plus actives et les révolutions les plus décisives de l’ère moderne comme des efforts pour affronter un défi lancé, il y a vingt-cinq siècles, sous le ciel grec. Le tragique n’est certes pas le mode exclusif de la vie humaine, et d’autres interprétations peuvent se concevoir. Du moins celle-ci a-t-elle l’avantage de nous montrer comment se répondent littérature, philosophie et politique, la première alimentant en concepts la seconde, qui, à son tour, inspire la troisième, et la troisième se substituant, en quelques sortes, à la première pour proposer à la réflexion un spectacle grandiose et ambigu, jusqu’à ce que le théâtre, de nouveau, prenne le relais.

Car le théâtre, par excellence, se prête à cette mise en série de la littérature et de l’Histoire, à cette immersion de la culture dans la vie. Pour exister vraiment, il a besoin chaque fois d’être interprété à neuf, d’être parlé par des bouches vivantes. Cette incarnation n’est pas qu’une technique : le langage courant l’exprime par de singulière identités : acte, drame (qui veut dire action), personnage et personne (qui veut dire masque) ; au surplus l’emploi croissant de termes de théâtre dans la psychologie et la sociologie (rôle, par exemple) montre bien qu’à mesure que progresse la connaissance de l’homme, elle rencontre des réalités spécifiquement théâtrales. Participer, dans une liberté que ne restreignent plus les servitudes quotidiennes, et goûter, par personnes interposées, aux extrêmes du sentiment ; vivre une vie plus intense dans un monde où se produisent des événements et des passions extraordinaires, tel est sans doute le ressort classique de la fascination théâtrale. Mais il est probable que le théâtre nous attire par une raison plus secrète : il représente ; il nous donne le spectacle de ce que nous devrions être si nous vivions vraiment, et parfois de ce que nous sommes en réalité sans oser y penser. Il nous met en face de notre vérité individuelle et sociale de façon plus directe, plus émouvante que n’importe quel roman. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il expose des individus singuliers, vivants, donc séparés de nous, mais dont le corps et la voix pourraient être nôtres ; ici, et ici seulement, se crée un être intermédiaire dont l’existence est capable de nous contenir tous, sans se banaliser ; ici, et ici seulement, je puis emprunter un caractère étranger, habiter une autre âme, vivre sans conflit une destinée différente. Le spectacle théâtral semble apporter une vérité personnelle et sociale qu’on ne trouve nulle part ailleurs ; et, par là, il donne un modèle de re-présentation valable pour toute institution. Et c’est d’ailleurs pourquoi le théâtre pour survivre aux éléments qui le constituent selon la définition classique : caractères tranchés, passions vives, libertés exaltées, événements surprenants… et devenir, de nos jours, ce théâtre sans héros, sans intrigue et sans dénouement, qui n’en révèle que plus intensément l’énigme contemporaine. A la limite, on pourrait même concevoir la disparition du théâtre comme spectacle organisé ; il n’en survivrait pas moins dans les assemblées parlementaires, les tribunaux, les conseils d’administration et les réunions de famille. On peut prendre et quitter un roman ; on ne sort jamais du théâtre.

Au sommet du genre théâtral : la tragédie, « acte pur », exhaussement et mise à nu de la condition humaine. Son exil est-il définitif ? nous en discuterons. En tout cas, le tragique, qui y puise sa définition, lui survit. Il suffit d’ouvrir un journal : collision ferroviaire, tremblement de terre, suicide de vedette… il n’est guère de malheur, public ou privé, qui ne soit proclamé « tragique ». Le mot, un peu creusé, nous livrera d’autres profondeurs. Il nous mènera, j’espère, au cœur des relations qu’une société entretient avec son image, son langage, son histoire et son avenir. Car cette société, apparemment maîtresse d’elle-même, se forge un destin par-dessous les vieilles fatalités en déroute, un destin qu’elle fait semblant d’ignorer afin de pouvoir s’y conformer plus tranquillement.

 

Je sais, une telle méthode est directement contraire à la manière dont cette société entend précisément se connaître. Est-il convenable de proposer une approche théâtrale du mystère social, alors que sociologie et psychologie regorgent d’enquêtes et de statistiques ? Remarquons cependant que cette prolifération même embarrasse : à mesure que les sciences de l’homme se spécialisent, à mesure qu’une nouvelle discipline sécrète une nouvelle fibre qui bientôt se divisera à son tour en nouveaux filaments, le sujet semble fuir plus loin. Les sociologues font penser à ces armées qui entreprennent d’occuper une jungle rebelle : elles se diluent en patrouilles et postes de contrôle qui s’imaginent tenir le pays ; mais l’indigène se terre, et une vie clandestine, nocturne, se tisse par-dessous la vie officielle. Les sociologues occupent quelques fortins où ils accumulent de précieuses archives. Ils travaillent bien et ils prennent régulièrement leur tour de garde. Mais s’ils s’imaginent avoir quadrillé le pays, ils se trompent. La sociologie nous a aidés à liquider quelques mythes ; elle enseigne la circonspection. Mais elle-même n’est pas toujours circonspecte. A vrai dire, comment le serait-elle ? son rôle de science est d’objectiver ce qui est le sujet lui-même, autrement dit de le détruire dans ce qu’il a d’essentiellement humain. Nietzsche et Hegel l’ont affirmé également : il n’y a pas de « science de l’homme » ; le mot lui-même trahit une prétention insensée. Il n’y a qu’une histoire de l’homme qui contient et dépasse toute science. Le langage de l’homme, lorsqu’il s’applique scientifiquement, se consume et laisse un désert inhabitable ; alors l’home s’enterre, ou il émigre, laissant sa dépouille aux mains des spécialistes et des statisticiens. A mesure que progressent les « sciences de l’homme », il se fait plus lointain, plus incompréhensible. Quoi de plus étrange et de plus étranger, que nos propres contemporains ? nous en savons davantage sur les Bororos et les Dayaks que sur la jeunesse de notre propre pays. Le prochain devient autre, et impénétrable, dans le moment où il habite tout contre nous, de plus en plus dense, où il nous accompagne, nous parle jour et nuit, dans le moment même où des batteries d’enregistreur toujours plus sensibles laissent croire à la société qu’elle est constamment informée de ses pulsations, de ses besoins, de ses malaises. Une autre vie court par-dessous les radars, surgit de temps en temps en phénomènes énormes, déconcertants, en rafales de haine ou d’idolâtrie, en holocaustes, en terreurs. Désormais, le monde connu n’est plus seulement une partie du monde, sa face claire ; en s’étendant à toutes les dimensions de l’homme, il a gagné une sorte d’autonomie conquérante. Par un curieux renversement, la « science de l’homme » devient une part de l’homme, et non la plus nette ni la plus objective. Peut-être une fatalité nouvelle commence-t-elle d’habiter cette « compréhension déracinée », comme dit Heidegger, mécanisme goulu, pouvoir tant célébré, mais secrètement terrifiant. Il n’est plus possible en tout cas de séparer l’homme connaissant de l’homme connu ; ils se sont mêlés en une étreinte dont aucune science ne déchiffrera le secret.

Déjà, débordant l’analyse du passé et du présent, les « sciences de l’homme » empiètent sur l’avenir. La prospective succède à l’utopie. On ne rêve plus le futur, on le calcule : n’est-il pas le prolongement mathématique du présent ? Par ce biais aussi, une entreprise qui visait à connaître s’érige en destin, en pseudo-destin, et, faut d’avoir le contrôle des contemporains, proclame son pouvoir sur les embryons. Il n’est question que de 1980, 1985, voire de l’an 2000. Ces anticipations raisonnables et consolantes nient le tragique, lequel respire un air de désastre, et il est mal venu de parler de malheur à un monde dont les augures ne brandissent que des entrailles fastes. Mais ne nous laissons pas enfermer dans cette opposition grossière, comme si le tragique opposait son obscurantisme à la tentative scientifique de notre temps, et son pessimisme de principe à un progressisme raisonné. Non, ce n’est pas le parti pris des ténèbres ni la fatalité du malheur qu’apporte le tragique, mais une voyance plus ample et plus pénétrante. L’homme tragique n’est certes pas l’adversaire de la science, lui qui, aurait-il surmonté tous les destins, se sait promis à celui qui les détruit tous pour les reconstituer sans cesse : l’appétit irrépressible de la connaissance. Ce qu’il refuse précisément, c’est de laisser réduire la condition humaine à des statistiques et l’espérance à une idéologie mathématique : cette pauvre aventure où la probabilité a remplacé le risque, où plus rien n’arrive à l’homme ; ce pâle tracé électronique qui est la courbe illusoire de notre destin. Il demande que le savoir soit étendu jusqu’à ce domaine qui n’entre pas dans les catégories des « sciences de l’homme », et que leur optimisme récuse : celui du mal. Car on nous apprend les mécanismes, les rôles, les fonctions, mais on ne nous explique jamais comment tout cela se dérègle inéluctablement, au point d’aboutir à son contraire. Qu’est-ce qui change donc l’administration en bureaucratie, le socialisme en tyrannie, la justice en privilèges ? Pourquoi le communisme a-t-il donné Staline, et la sociale-démocratie Guy Mollet ? Si nous arrivions à le saisir, nous aurions résolu l’énigme centrale, celle où culbutent, les uns après les autres, les enthousiasmes et les bonnes volontés. Car la rationalité progresse en éliminant les maléfices ; mais ceux-ci émigrent plus loin, s’affinent, mutent et se mithridatisent, comme les microbes devant la pénicilline. La société dont nous nous plaignons, n’est-ce pas celle dont rêvaient les utopistes du siècle dernier ? les gens mangent, savent lire et reçoivent le monde entier à domicile… Où dont s’est glissée la corruption, puisque ce n’est pas la société des hommes livres ? Il se peut que, là aussi, le tragique nous renseigne, car il est né avec cette intuition originelle du mal qu’allait couvrir le formidable élan moderne vers la science et le bonheur ; il en savait beaucoup sur la faute cachée, sur la manière dont les puissances du bien sont détournées, ou se détournent, pour servir d’autres desseins que les leurs.

Bien et Mal… Vocabulaire provisoire qu’il faudra écarter. La tragédie, on le verra, nous ramène en deçà de ces distinctions trop simples. L’histoire nous aura préparés à ce retour et à cette rencontre. Des générations ont été habituées à se représenter la société par images brutales et contrastées : l’Ordre contre le Désordre, la Liberté contre la Tyrannie ; les camps étaient tranchés ; la lutte était claire. Et puis, des glissements se sont produits : les « hommes d’ordre » ont monté qu’ils pouvaient être fascinés par le pire désordre, et – comme dit Jünger, qui s’y connaît – « le suivre presque jusqu’à la fin ». Les hommes de liberté ont recouru à la terreur, parfois malgré eux, et parfois cédant à cette atroce fascination de l’Ordre qui entend plier les hommes comme les choses, selon la règle de l’efficacité technique et de la bonne administration. C’est comme si chaque groupe s’était laissé emporter par son propre destin, au point d’oublier son idéal et son serment. Les idéologies, enfantées par la Raison, sont devenues des divinités carnivores, affamées de corps et d’âmes. Le Bien ? Le Mal ? La Gauche ? La Droite ? Où donc est passé l’Ennemi, qui nous est si utile pour connaître notre direction et notre volonté ? Les grandes représentations collectives qui se manifestaient, si elles émeuvent encore les masses asiatiques et africaines, nous les supportons difficilement. Brecht s’éloigne, devient classique, comme Corneille. On dirait que l’Ennemi a perdu confiance ; qu’il s’enterre. Le Mal ne joue plus que les seconds rôles.

La lutte menée il y a plus de vingt ans, si elle a fondé notre liberté et notre droit d’interroger, nous a aussi enfermés dans la bonne conscience des certitudes prématurées. Nous nous sommes levés contre un nihilisme hérissé de feux et d’étendards, et voici que nous nous retrouvons au sein d’un nihilisme tranquille, confortable et souriant. Des gens qui ne croyaient à rien qu’à leur force et à leur instinct. Et puis des gens qui ne croient à rien qu’à leur petit bonheur, leur carrière, leur automobile. Les premiers ont produit les seconds, comme les seconds pourraient produire les premiers. Tel est le cycle du nihilisme prophétisé par Nietzsche : d’abord on croit que tout a un sens, et ensuite, lorsque cette totalité s’est effondrée, plus rien n’a de sens. Certains, et des meilleurs, continuent sans regarder autour d’eux le combat commencé il y a vingt-cinq ans et répètent imperturbablement les formules qui doivent réveiller le peuple. En apparence, – en conscience – ils luttent contre le désordre établi. En réalité, ils alimentent le nihilisme, car vouloir faire croire des choses incroyables, c’est confirmer les cyniques et désespérer les humbles. J’aime ces vieux lutteurs qui confondent avec les masses la bande de copains qui fait cercle autour de leur estrade. Mais quand finiront-ils de soulever les mêmes haltères ? C’est la société qu’ils doivent soulever ; ou bien s’ils n’y parviennent décidément pas, qu’ils essayent un peu de se soulever eux-mêmes.

(14) Ce livre part d’une conviction : il n’est pas possible de répéter indéfiniment notre numéro pour réconforter les amis ; il n’est pas possible de réfuter par des proclamations de foi l’angoisse qui monte du nihilisme comblé. Comment osons-nous mettre la société en question si nous ne commençons pas par nous mettre en question nous aussi, nos chères idées et notre vieux langage ? J’entends déplorer que nous vivions une époque peu intéressante : alors pourquoi ne cherchez-vous pas, si l’aventure ou les combats vous manquent, à vous affronter d’abord vous-même, par manière d’entraînement, en attendant que se présente l’ennemi ? « Connaître est un destin tragique, disait Mounier, reprenant Nietzsche : Quand à la connaissance, qu’elle soit ce qu’elle veut pour d’autres, une salle de bal. Pour moi… » Décidément, même chez Nietzsche on ne supporte plus l’éloquence. La connaissance est tragique en ce qu’elle sépare, immobilise, stérilise. Ensuite en ce qu’elle nous révèle, si du moins nous la poussons hardiment, des vérités dont nous avions peur, qui prennent notre vie et peuvent la briser ; on a suffisamment répété, après Claudel, le calembour étymologique sur con-naissance pour qu’il soit temps de rappeler que le savoir authentique nous rapproche de la mort.

Entendons-nous : il ne s’agit pas de prendre parti pour l’ignorance contre la science, pour l’obscurité contre la lumière. Rien n’est plus triste que ces prophètes de malheur qui, juchés sur leur humanisme, attendent en coassant que l’humanité consente enfin à se détruire pour leur donner raison. On ne saurait avoir aucune complicité, même intellectuelle, avec le mal ; à son égard il n’est pas d’autre attitude convenable que, l’ayant repéré, de le guérir ou le combattre. C’est bien la connaissance que nous cherchons, nous aussi, mais notre expérience, notre conviction préalable est qu' »il n’y a pas de traduction intellectuelle de tout », comme disait Nietzsche, et qu’une rationalisation prématurée vide le langage, manque l’homme et prépare des lendemains nihilistes. Alors, chacun peut bien continuer à justifier sa dialectique ; mais il la porte comme une croix. Autant admettre d’emblée cette condition, et chercher à intégrer, par d’autres voies, les valeurs qui nient nos valeurs, la vérité qui contredit notre vérité. C’est en marchant contre les faux espoirs qu’on peut espérer reconstituer peu à peu une espérance. C’est en écartant les synthèses hâtives et consolantes que nous approcherons de la véritable réconciliation, mesurant enfin combien notre destin, pour hostile qu’il nous soit, est irrévocablement le nôtre, et prenant sur nous le courage de l’aimer. Assez joué à la révolution ; vivons le nihilisme contemporain, mais sérieusement, en le poussant jusqu’au terme où il tend de toute sa pesanteur et de toute son esthétique, jusqu’à cette ultime dérision d’où resurgira, irréfutable, le visage de l’homme rajeuni, un langage, un amour, un sacré.

Assurément l’itinéraire n’est pas sans danger. Le tragique qui met en scène des attractions irrésistibles, des chutes irrémédiables, porte avec lui sa fascination propre : et ce n’est pas seulement sa nuit, ses fureurs, ce goût du sang et de mort, tel qu’il envahit l’Europe au temps du fascisme triomphant…, c’est encore subtilement, ce calme qu’il étend sur les cadavres, cette sérénité qui enveloppe la défaite, la sagesse ambiguë d’Albert Camus, son ciel lavé des lendemains de catastrophe. Production sauvage de l’esprit, alors même que des siècles de classicisme l’ont versifié, enrubanné, le tragique n’est pas domestiqué, et rien ne garantit à celui qui s’y frotte qu’il ne tombera pas, lui aussi, victime de ses pièges. Mais c’est un beau risque à courir.

 

Jean-Marie Domenach, Le Retour du tragique (Introduction)