« Dostoïevski va à la plage » de Marco Antonio de la Parra [extrait] – Dosto et Natasha dans un cabaret de Valparaíso

Scène 11

Le présentateur, excessivement mis, cachant sa vulgarité sous une prononciation trop soignée, annonce la superbe chanteuse qui éclaire les nuits du port avec sa voix privilégiée, la sensationnelle… Natasha Filipovna !

De rares applaudissements. Elle chant un boléro en russe ou l’Internationale avec un rythme de boléro. Quelque chose dans ce genre. As time goes by même. Mais en russe. L’on applaudit. Très peu. Elle va vers la table de Dosto tandis que les musiciens continuent de jouer ce jazz poussiéreux et mélancolique, comme les sons d’une ville qui n’existe déjà plus, qui n’est que souvenir, nostalgie, mémoire.

– Bonsoir, monsieur l’officier. Elle est froide avec Gomez, mais après elle regard Dostoïevski. Comment ça va, Russe ?

Elle est douce. Jadis elle fut très belle. Jamais raffinée mais toujours belle. Gomez finit son verre et prend congé. Ils ne l’écoutent pas.

– Ça te va bien, « Natasha ».

– C’est un homme que j’aime qui m’a baptisée – lui sourit-elle.

– Quelle pitié d’aimer quelqu’un d’aussi pauvre. Tu devrais te choisir quelqu’un comme Gomez. Il a un travail stable, reconnu, au-dessus de tout soupçon.

– Tu as besoin d’argent, Russe ?

– Y a-t-il quelqu’un qui n’en ait pas besoin ?

– Oui, des gens qui ne fréquentent pas cet endroit. Mais quand je t’en donne tu ne le gardes pas, Russe, et ce n’est pas bien. Tu le dépenses en aumônes ou en pourboires. Tu agis comme si tu étais immortel.

– Tu es très belle, Natasha. Je ne veux pas être ton maquereau.

– Non, tu es mon homme. Allons dans ma chambre.

– Ça fait une semaine que je n’ai pas pris de bain, Natasha.

– On t’a coupé l’eau, je parie.

Elle le prend par la main et le conduit dans sa loge, le déshabille avec tendresse.

– Laisse-moi te laver – lui dit-elle. Parle-moi en russe, raconte-moi les steppes, l’âme, les hivers glacés de ces contrées.

Elle le lave avec une éponge en chantonnant en russe, comme Dosto lui a apprit il y a longtemps. Comme en évoquant le coup de foudre, la décision irrévocable de l’amour qui jadis fut frais et indomptable.

– Je me souviens toujours de tes récits, Russe. Il y est toujours question de crimes, et ça me fait peur. Ça me fait peur qu’ils aient l’air si réels. Comme si tu étais toi-même cet assassin qui tue une vieille dame, ce frère qu’on accuse de la mort de son père, cet anarchiste arrogant qui trame un crime.

– Je l’ai été, d’une certaine manière je le suis encore. Ne me demande pas de te raconter tout ça ce soir.

– Tu dois beaucoup souffrir quand tu me le racontes.

– Autant que toi quand tu chantes, Natasha. Quand tu deviens l’abandonnée, la triste, la nostalgique. N’importe quel artiste sait faire ça.

– Pour moi tu ressembles à un saint.

– Parce que je suis naïf ? Parce que je suis maladroit ? Parce que je ne suis pas à ma place ?

– Parce que tu as l’âme aussi propre que ta peau grâce à cette mousse.

– Ne plaisante pas. Tu ne devrais pas m’aimer ainsi, Natasha.

– Ça te fait du mal ? Tu te sens compromis ?

– Tu attends peut-être de moi davantage que ce que je peux te donner.

– Un jour tu seras à moi, Russe ; tu voudras faire une fin, tu voudras une maison, tu voudras que je sois heureuse… Me suivrais-tu si l’on m’engageait à Santiago ?

– A la capitale ?

– Gomez m’a dit que peut-être… qu’il avait entendu parler de mes chansons… que même des hommes politiques venaient m’entendre…

– Je me suis mis à rêver en russe, Natasha.

– Que veux-tu dire ? C’est un mauvais signe ?

Dosto ne répond pas.

– Et ça te fait peur ? – demande-t-elle après une pause lente comme un voilier.

– Il se passe quelque chose, Natasha. Quelque chose de mauvais, quelque chose qui annonce des temps mauvais. Ce n’est pas le moment de te faire des promesses.

Elle l’embrasse.

– Je veille sur toi, Russe.