« Outrage au public » de Peter Handke [extrait] – mise en condition

En entrant dans la salle, les spectateurs trouveront l’ambiance habituelle qui précède le début d’un spectacle. En coulisse, on pourrait simuler un remue-ménage ou un trafic bruyant qui serait entendu de la salle. Par exemple, on pourrait traîner une table d’un bout à l’autre de la scène, tirer des chaises de gauche à droite. Il faudrait faire en sorte que les spectateurs des premiers rangs puissent entendre les instructions données à voix basse par les régisseurs et le bavardage des machinistes, derrière le rideau. A cet effet, on pourrait faire usage d’un enregistrement réalisé lors de la plantation des décors d’une autre pièce. Ces bruits seraient amplifiés au magnétophone. Il faut « classer » les bruits, afin d’arriver à une ordonnance, à des normes. L’ambiance de la salle sera l’objet de soins particuliers. Les ouvreuses feront un effort tout spécial et mettront énormément de courtoisie dans l’accomplissement de leurs fonctions ; elles réduiront, si possible, leur chuchotement habituel et de façon générale, amélioreront leur style. Ce raffinement doit s’étendre à tout. Les programmes auront une élégance particulière. Il ne faut pas oublier la sonnerie prolongée qui annonce le début du spectacle. Il la faudrait intermittente, à espaces de plus en plus rapprochés. La lumière devrait s’éteindre progressivement et aussi tardivement que possible. Il serait à conseiller d’éteindre graduellement. Les gestes des ouvreuses qui fermeront les portes seront empreints d’une gravité toute spéciale. Il ne faut pas cependant que ce soit interprété comme un geste symbolique. L’entrée sera interdite aux retardataires. Les spectateurs dont la tenue ne serait pas soignée, n’auraient pas accès à a salle. Cette notion de tenue est à interpréter, bien entendu, dans le sens le plus large. Nul ne devra attirer l’attention, et moins encore choquer par sa manière d’être vêtu. Les hommes porteront un complet sombre, une chemise blanche et une cravate peu voyante. Les dames éviteront – si possible – les couleurs criardes. Il n’y aura pas de places debout. Une fois les portes fermées et la lumière éteinte, le silence se rétablira également derrière le rideau. Un même silence règnera sur la scène et dans la salle. Les regards des spectateurs se fixent pendant un instant sur le rideau qui bouge presque imperceptiblement. Le rideau est encore agité par un objet glissant rapidement tout le long du velours. Puis le rideau s’immobilise. Un peu de temps s’écoule. Le rideau se lève lentement. Lorsque la scène est ouverte, les acteurs sortent du fond et se dirigent vers la rampe. Ils ne rencontrent pas d’obstacles, la scène étant vide. Leur allure ne trahit rien de particulier, ils portent des vêtements quelconques. Pendant qu’ils se rapprochent des spectateurs, la lumière monte sur la scène et dans la salle. L’éclairage est le même de part et d’autre. La lumière n’est pas éblouissante. C’est l’éclairage normal d’une fin de spectacle. Cet éclairage restera identique tout au long de la pièce, dans la salle comme sur scène. Tandis qu’ils se dirigent vers l’avant-scène, les acteurs ne regardent pas le public. Tout en marchant, ils continuent de répéter. Leurs paroles ne s’adressent pas aux auditeurs. Pour les acteurs, le public n’est pas encore arrivé. Tout en marchant, ils remuent les lèvres. Peu à peu, les paroles deviennent perceptibles et enfin ils s’expriment à voix haute. Les insultes qu’ils profèrent se croisent. Ils parlent tous à la fois. Il s’arrachent les mots. L’un dit ce que l’autre est sur le point de dire. Ils parlent tous ensemble. Tous disent en même temps des paroles différentes. Ils répètent ces paroles. Ils élèvent la voix. Ils crient. Ils font un échange de répliques. Finalement, ils s’arrêtent tous au même mot. Ils le répètent en chœur. Voici ce qu’ils disent (il faut respecter l’ordre !) : Caricatures, Marionnettes, Bovidés, Têtes de lard, Têtes à claques, Faces de rat, Pauvres citrons. Il faut veiller à conserver une certaine unité dans le débit. Il ne faut pas mettre d’intention dans les morts. Les insultes ne sont adressées à personne. Il ne faut pas attribuer de signification à la manière de parler. Les acteurs ont atteint l’avant-scène avant d’avoir terminé leur exercice d’insultes. Ils se placent en formation, d’une manière très décontractée. Ils ne sont pas tout à fait immobiles mais se meuvent au gré des mots qu’ils prononcent. Ils dirigent leur regard vers le public mais sans l’arrêter sur un spectateur en particulier. Les acteurs se taisent pendant un court moment. Ils se concentrent. Puis, ils commencent à parler. L’ordre dans lequel il parlent est laissé à leur propre choix. Ils ont à remplir un rôle à peu près égal.

Hopper - Two Comedians