« Peer Gynt » d’Ibsen [extrait]

Acte III, scène 4

Chez Âse. Le soir. Un feu de bûches illumine la cheminée. Le chat est sur une chaise au pied du lit.
Âse est au lit et promène fébrilement ses mains sur sa couverture.

Âse. – Seigneur mon Dieu, il ne vient pas ? Ce temps d’attente est si pesant. Je n’ai personne pour aller le chercher, et j’avais tant de choses à lui dire. Il n’y a pas de temps à perdre. Tout a été si vite ! Qui aurait cru ? Âse, si seulement tu avais su, tu n’aurais pas été si dure.

Peer Gynt, il arrive. – Bonsoir !

Âse. – Le Seigneur te bénisse ! Alors tu es là, mon enfant chéri ! Mais comment oses-tu te montrer par ici ? Ici, tu vas sûrement te faire tuer.

Peer Gynt. – Ah ! La vie m’est bien égale. Il fallait que je revoie comment c’était ici.

Âse. – Eh bien, c’est Kari qui en fera une tête ; et moi je peux partir en paix.

Peer Gynt. – Partir ? Qu’est-ce que tu racontes ? Et où veux-tu aller ?

Âse. – Ah ! Peer, ça approche de sa fin ; je n’en ai plus pour longtemps.

Peer Gynt, il accuse le coup et arpente le plancher. – Voyez-vous ça ! Tout allait mal, je me suis sauvé, et moi qui me disais : ici, au moins, j’aurai la paix ! – Tu as froid, aux pieds, aux mains ?

Âse. – Oui, Peer, c’est bientôt fini. – Quand tu verras mes yeux s’éteindre, il faudra les fermer soigneusement. Et tu t’inquiéteras du cercueil, oui, mon petit, il m’en faut un très beau. Ah ! mais non, j’y pense –

Peer Gynt. – Mais tais-toi donc ! C’est trop tôt pour penser à ça.

Âse. – Oui, oui.

Elle jette un regard inquiet autour de la chambre.

Tu vois, c’est bien peu, ce qu’ils ont laissé. Les gens sont comme ça.

Peer Gynt, avec un sursaut. – Arrête ! Durement. Je le sais, c’est ma faute. A quoi bon le rappeler ?

Âse. – Toi ? Non, c’est le fléau de l’ivrognerie, c’est lui qui a causé tout ce malheur. Mon garçon chéri, tu avais bien vu, qui sait ce qu’on fait dans ce cas, et puis tu étais monté sur le bouc, et c’est bien naturel, tu étais hors de toi.

Peer Gynt. – Oui, oui, laisse courir tout ce qu’on invente, laisse courir tout ce qu’on peut dire. Toutes nos misères, laissons-les de côté – un autre jour.

Il s’assoit sur le bord du lit.

Maintenant, mère, nous allons parler tous les deux, sur tout et sur rien – et oublier ce qui boite, ce qui cloche, tout ce qui blesse et qui fait mal. Tiens, regarde, là, le vieux chat, il est encore de ce monde ?

Âse. – Il mène un tel sabbat, la nuit ; tu sais ce que ça présage, hein ?

Peer Gynt, pour détourner la conversation. – Quoi de neuf, dans le canton ?

Âse, souriant. – Il est question par ici d’une fille qui languit après les montagnes.

Peer Gynt, vivement. – Et Mads Moen, il s’est calmé ?

Âse. – On dit par ici, qu’elle n’a point d’oreille pour les pleurs de ses deux vieux. Tu devrais t’en occuper – toi, Peer, tu saurais peut-être un remède.

Peer Gynt. – Et le forgeron, il existe encore ?

Âse. – Laisse donc ce sale forgeron. Je vais plutôt te dire son nom, à cette fille, tu sais.

Peer Gynt. – Non maintenant, nous allons parler tous les deux, sur tout et sur rien, – et oublier ce qui boite, ce qui cloche, tout ce qui blesse et qui fait mal. As-tu soif ? Vais-je te chercher à boire ? Peux-tu t’allonger ? Comme ton lit est court. Fais-moi voir. – Mais oui, je crois bien, j’ai dormi dans ce lit quand j’étais tout petit.
Te souviens-tu, tant de fois, le soir, tu étais assise sur le boit du lit et tu rabattais la fourrure sur moi, et tu chantais les couplets et les refrains ?

Âse. – Oui, tu t’en souviens ! Et on faisait le traîneau quand ton père partait pour un long voyage. La fourrure, c’était la couverture du traîneau, et le parquet, c’était le fjord gelé.

Peer Gynt. – Oui, mais le plus beau, – mère, tu t’en souviens aussi ? – c’étaient quand même les chevaux formidables.

Âse. – Oui, comme si je ne savais plus ? – C’était le chat de Kari, elle nous le prêtait, il restait assis sur la chaise.

Peer Gynt. – Vers le château à l’occident de la lune, vers le château à l’orient du soleil, vers le château de Soria-Moria nous allions par monts et par vaux.
Le bâton trouvé dans l’armoire, tu le brandissais comme un fouet.

Âse. – Et moi, en avant, sur le siège, je crânais.

Peer Gynt. – Oui, oui, tu laissais flotter les rênes, tu te retournais – nous roulions en rase campagne – et tu me demandais si j’avais froid. Dieu te garde, vieille sorcière, que tu étais gentille ! – Mais pourquoi gémis-tu ?

Âse. – C’est mon dos, c’est la planche qui est dure.

Peer Gynt. – Allonge-toi, je vais te tenir. Tu vois, maintenant, tu es bien, c’est moins dur.

Âse, inquiète. – Non, Peer, je veux partir !

Peer Gynt. – Partir ?

Âse. – Oui, partir ; j’en ai tout le temps envie.

Peer Gynt. – C’est des histoires ! Mets-toi bien sous la fourrure. Tiens, je m’assois sur le bois du lit. Voilà, rendons le soir moins long avec nos couplets et nos refrains.

Âse. – Va plutôt chercher la Bible dans l’armoire : j’ai l’âme tourmentée.

Peer Gynt. – Au château de Soria-Moria,
C’est la fête du prince-roi.
Installe-toi bien sur le coussin du traîneau, je te conduis là-bas à travers la lande.

Âse. – Mais, petit Peer, suis-je invitée ?

Peer Gynt. – Oui, on l’est tous les deux.

Il jette une ficelle autour de la chaise où est le chat,
prend un bâton dans sa main et s’assied à l’avant du lit
.

Hue dia ! Veux-tu te dépêcher, mon cheval noir ! Mère, tu le sens, le froid, maintenant ? Oui, oui, on sent bien comme ça file vite, quand Grane se met en route !

Âse. – Peer chéri, qu’est-ce donc qui sonne ?

Peer Gynt. – Les grelots éclatants, mère !

Âse. – Non, non, vraiment comme ça sonne creux !

Peer Gynt. – Nous glissons à travers le fjord.

Âse. – J’ai peur. Qu’est-ce donc qui gronde et qui soupire, avec cette violence bizarre ?

Peer Gynt. – Ce sont les sapins, mère, qui mugissent sur la lande. Ne t’inquiète pas.

Âse. – Là-bas, au loin, qu’est-ce qui brûle et qui flambe ? D’où vient cette lumière ?

Peer Gynt. – Des fenêtres et des portes du château. On y danse, tu entends ?

Âse. – Oui.

Peer Gynt. – Sur le seuil se tient saint Pierre, et il te prie d’entrer.

Âse. – C’est lui qui reçoit ?

Peer Gynt. – Oui, il fait les honneurs, et il offre son vin le plus sucré.

Âse. – Du vin ! Et aussi des gâteaux ?

Peer Gynt. – Oh ! oui. Un plat tout rempli. Et feu la femme du pasteur sert le dîner et le café.

Âse. – Oh ! Jésus, et nous y allons ensemble ?

Peer Gynt. – Aussi souvent, autant de fois que tu voudras.

Âse. – Oh ! Non, Peer, à quel bonheur tu me conduis, mon pauvre enfant !

Peer Gynt, il claque son fouet. – Hue ! Dépêche-toi, mon noir cheval !

Âse. – Peer chéri, tu vas bien tout droit ?

Peer Gynt, coup de fouet. – C’est la grand-route.

Âse. – La vitesse, elle me rend malade, elle m’épuise.

Peer Gynt. – Je vois le château qui se dresse ; le voyage est bientôt fini.

Âse. – Je vais rester là, fermer les yeux, et mettre en toi ma foi, mon enfant !

Peer Gynt. – Dépêche-toi, Grane, mon coursier. Dans le château, la foule est grande ; à la porte, on se presse et on crie. Voici Peer Gynt avec sa mère ! Que dites-vous monsieur saint Pierre ? Tu ne veux pas que ma mère entre ? Un cœur comme elle, tu vois, tu chercheras longtemps avant d’en trouver un pareil. De moi, je ne veux pas parler ; je peux rebrousser chemin dès la porte du château. Vous voulez me régaler ? Bien volontiers, sinon je passe mon chemin d’un cœur léger. J’ai composé autant de contes que le diable prêchant en chaire, j’ai traité ma mère de poule de basse-cour, parce qu’elle glousse et qu’elle caquette. Mais vous, vous allez l’honorer et la respecter, et tout faire pour lui plaire, car ici personne ne viendra des cantons d’alentour qui soit meilleur qu’elle au jour d’aujourd’hui. – Oh ! Oh ! Mais voici Dieu le Père ! Saint Pierre, ton compte est bon !

Avec une grosse voix :

« Cesse de faire le portier,
Mère Âse ici a ses entrées ! »

Il rit fort et se retourne vers sa mère.

Et bien ! Ça n’a pas raté, j’en étais sût ! On a vite fait de changer de mesure. Inquiet. Quel est ce regard, comme des yeux qui défaillent ? Mère ! As-tu perdu les sens ?

Il va au chevet.

Tu ne vas pas rester comme ça les yeux ouverts ! Parle, mère, c’est moi, ton enfant.

Il tâte avec précaution son front et ses mains,
puis il jette la ficelle sur la chaise et dit à voix basse
 :

Ah ! Voilà. – Tu peux reposer, Grane ; il est fini, maintenant, le voyage.

Il ferme les yeux d’Âse et lui croise les mains.

Merci pour tous les jours de ta vie, pour m’avoir battu, pour m’avoir bercé ! – Mais toi aussi, dis merci à ton tour.

Il presse sa joue contre la bouche d’Âse.

Voilà : ça c’est merci pour le voyage.

La Femme du journalier, elle arrive. – Comment ? Peer ! Alors, c’est fini pour nous, le chagrin et la peine ! Seigneur Dieu, comme elle dort bien… à moins que… ?

Peer Gynt. – Tais-toi. Elle est morte.

Kari pleure près du corps.
Peer Gynt arpente longuement la chambre ;
pour finir, il s’arrête près du lit.

Fais enterrer ma mère avec honneur. Moi, je m’enfuis.

La Femme. – Et tu vas faire un long voyage ?

Peer Gynt. – Vers la mer.

La Femme. – Si loin !

Peer Gynt. – Encore plus loin.

            Il s’en va.

Chagall - La Mariée