« Crime et châtiment » de Dostoïevski [extrait]

– Tu as deviné ? chuchota-t-il enfin.

– Mon Dieu ! Ce fut un cri terrible qui s’arracha de sa poitrine. Elle retomba, sans force, sur le lit, le visage sur l’oreiller. Mais, une seconde plus tard, très vite, elle se releva, s’approcha de lui très vite, lui saisit les deux mains et, en les serrant très fort, comme dans un étau, entre ses doigts fins, elle se remit, immobile, comme collée sur place, à regarder son visage. Avec ce regard ultime, désespéré, elle essayait de se trouver, d’attraper un quelconque ultime espoir. Mais il n’y avait pas d’espoir ; il ne restait plus aucun doute ; tout était ça ! Même plus tard, par la suite, quand elle se souvenait de cette minute, cela lui semblait bizarre, très étrange : pourquoi était-ce précisément tout de suite qu’elle avait vu qu’il n’y avait aucun espoir ? Parce qu’elle ne pouvait pas dire, par exemple, qu’elle avait comme un pressentiment de ce genre-là. Et pourtant, à présent, à peine le lui avait-il dit, il lui sembla que, réellement, c’était comme si c’était bien ça qu’elle pressentait.

– Assez, Sonia, Arrête ! Ne me torture pas ! lui demanda-t-il d’une voix pleine de souffrance.

Il ne pensait pas du tout, mais du tout le lui dire comme ça, mais c’était comme ça que c’était venu.

Comme inconsciente, elle bondit et, se tordant les bras, elle arriva jusqu’au milieu de la chambre ; mais elle revint très vite et se rassit auprès de lui, son épaule touchant presque la sienne. Soudain, comme transpercée, elle tressaillit, poussa un cri et se jeta, sans trop elle-même savoir pourquoi, à genoux devant lui.

– Oh, qu’est-ce que vous vous êtes fait, qu’est-ce que vous vous êtes fait ! murmura-t-elle, désespérée et, se redressant d’un bond, elle se jeta à son cou, le prit dans ses bras et le serra contre elle de toutes ses forces.

Raskolnikov eut un recul et la regarda avec un sourire triste :

– Tu es étrange, toi, Sonia – tu me prends dans tes bras, tu m’embrasses quand je viens de te dire ça. Tu n’as pas toute ta tête.

– Il n’y a personne, personne de plus malheureux au monde que toi maintenant ! s’exclama-t-elle, comme dans un état second, sans entendre sa remarque et, soudain, elle se mit à pleurer, en sanglots, comme prise d’une crise d’hystérie.

Un sentiment qu’il ne connaissait plus depuis longtemps jaillit comme une vague dans son âme et l’adoucit d’un seul coup. Il ne lui résista pas : deux larmes se formèrent sur ses yeux et se figèrent sur ses cils.

– Alors, tu ne me laisseras pas, Sonia ? dit-il, en la regardant presque avec espoir.

– Non, non, jamais et nulle part ! s’écria Sonia, je te suivrai partout, j’irai partout ! Oh mon Dieu !… Oh, comme je suis malheureuse !… Et pourquoi, pourquoi je ne t’ai pas connu avant ? Pourquoi tu n’es pas venu avant ? Oh, mon Dieu.

– Voilà, je suis venu.

– Maintenant ! Mais, maintenant, que faire !… Ensemble, ensemble ! répétait-elle, comme inconsciente (et, de nouveau, elle l’enserrait), je te suivrai au bagne ! Soudain, il eut un soubresaut, et son sourire de tout à l’heure, son sourire détestable, presque hautain, s’imprima de tout son poids sur ses lèvres.

– Mais, Sonia, moi, le bagne, je n’ai pas encore envie, peut-être, d’y aller, dit-il.

Sonia le regarda très vite.

Après la première compassion, passionnée, torturante envers le malheureux, l’idée effrayante du meurtre la saisit à nouveau. Dans ce ton transformé de ses paroles, elle venait soudain d’entendre l’assassin. Elle le regardait sidérée. Elle ne savait encore rien, ni pourquoi, ni comment, ni au nom de quoi. A présent, toutes ces questions jaillirent d’un coup dans sa conscience. Et, de nouveau, elle fut incapable d’y croire : « Lui, lui, un assassin ! Mais est-ce possible ? »

Rembrandt - Autoportrait, 1639