« Notes et contre-notes » de Ionesco [extrait] :
sur la critique théâtrale

L’auteur et ses problèmes :

Une critique est valable dans la mesure où elle ne reflète pas les lieux communs de la critique et des systèmes de pensée en cours. Une critique, une exégèse sont bonnes dans la mesure où l’exégète aborde l’œuvre d’un œil neuf, sincère, objectif, dans la mesure où sans pour autant abandonner ses critères, il est prêt à les remettre, chaque fois, en question. Je ne sais pas, mais je me demande, si le critique ne doit pas être, idéalement bien sûr, l’homme de l’objectivité absolue, si le créateur ne doit pas être toujours idéalement, l’homme de la subjectivité totale. Le mauvais critique est le critique orgueilleux, celui qui veut s’imposer à l’œuvre, celui qui vis-à-vis de l’œuvre prend une attitude de supériorité. Plutôt que le maître d’école, le critique doit être l’élève de l’œuvre. Il est aussi difficile d’être soi-même que de renoncer à soi-même. Avoir un critère, une échelle de valeurs, n’est pas nécessairement le signe de l’objectivité. En plus, la diversité des critères est telle qu’elle ne fait qu’ajouter à la confusion. Je vois très bien la possibilité d’une critique sans critères, d’une évaluation possible sans échelle de valeurs. Il suffirait peut-être pour cela que le critique fût le descripteur de l’œuvre, c’est-à-dire exactement celui qui suit l’œuvre dans sa marche. On peut, bien sûr, être philosophe, moraliste, psychologue, sociologue ; mais la morale, la sociologie, la philosophie d’une œuvre, bien que tout à fait légitimes, le sont sur un autre plan. Elles ne sont pas la critique de l’œuvre. C’est un autre travail. Mais en décrivant l’œuvre, en la suivant dans sa marche, on l’éclaire, c’est même la seule façon de l’éclairer. On s’aperçoit ainsi si la marche est possible à travers de l’univers de l’œuvre, on voit où elle nous mène et si elle nous mène quelque part, s’il n’y a pas de culs-de-sac, des impasses, si l’œuvre a une cohérence au-delà de ses incohérences et de ses contradictions. Ecrire, aussi, c’est penser en marchant, écrire, c’est explorer. Le critique doit refaire le parcours du poète. Le poète a souvent fait le trajet dans une sorte de nuit ou de pénombre. Le critique, lui, une lanterne à la main, refait le même trajet en éclairant. On a dit que l’œuvre était un édifice. L’édifice doit tenir. Le critique doit s’apercevoir s’il ne pleut pas à l’intérieur, si l’escalier ne s’effondre pas, si on ne se casse pas le nez contre des portes fermées qui nous empêchent de pénétrer dans les pièces de la construction, s’il n’y a pas d’embûches.

En écrivant, le poète doit perdre la mémoire de toutes les autres œuvres qu’il aura pu connaître. Le critique doit idéalement se souvenir de toutes les œuvres existantes, tout simplement pour nous dire si cette œuvre n’est pas une redite. Si elle n’est pas une redite, cela ne veut pas dire qu’elle doive être hors de tout : elle a sa place dans un ensemble ; elle est, dans cet ensemble, différente du reste de l’ensemble : une voix. Mais je me demande si cela est vraiment de la critique, si ce n’est pas déjà de l’histoire littéraire ou de la littérature comparée. Dans son travail de description de l’œuvre, qu’il doit pénétrer dans ses articulations intimes, le critique ne doit même pas dire s’il l’aime ou s’il ne l’aime pas, s’il la préfère ou non à telle autre, car cela est déjà de la subjectivité, et, comme on le sait, les goûts ne se discutent pas. La description devrait être son seul jugement, la critique est la constatation de la réalité d’une œuvre, de sa logique ; c’est un travail de vérification ou de constat. Les défauts de l’œuvre ressortent, à mon avis, de la description analytique du descripteur. C’est en cela que la description est un jugement. Les défauts sont des défauts de construction. Le mot de construction est assez peu précis. Il ne s’agit pas toujours d’une construction dans le sens classique ; parfois, une absence de construction est encore une construction. On devrait dire plutôt que les défauts d’une œuvre sont un manque de justesse. Il ne s’agit pas d’imperfections, cela encore est imprécis, mais il s’agit d’un « faux ». Les défauts d’une œuvre sont dus à ce qui n’est pas conforme à elle-même, au fait qu’une œuvre s’écarte non pas des règles de l’art, il y a toutes sortes de règles et toutes sortes d’esthétiques, mais de ses propres règles, c’est-à-dire d’elle-même, mais chaque œuvre est importante dans la mesure où elle invente ses propres règles. Des esthétiques peuvent se bâtir en partant des règles qu’une œuvre s’est et a données. Une autre œuvre peut imposer d’autres règles qui sont les siennes et que l’on généralise. c’est pour cela que les systèmes d’esthétique ne s’accordent pas. Il est possible que les règles qu’une œuvre impose soient secondaires.

Mais il me semble que c’est sur la base de ces règles secondaires que s’édifient les systèmes et les critères. Peut-être y a-t-il une loi fondamentale et absolue. Je ne pense pas qu’on l’ait trouvée. Aucune définition de l’art n’est satisfaisante. Les défauts d’une œuvre ressortent quand l’analyse fait état d’une hétérogénéité qui dissout l’œuvre, lorsqu’elle contient des contradictions internes qui se neutralisent au lieu de s’opposer d’une façon créatrice, vivante. Une œuvre est mauvaise lorsqu’elle n’est pas elle-même, lorsqu’elle ne permet pas la constatation de l’existence de quelque chose comme un être unique, un être qui n’est pas un autre être. Il ne s’agit pas d’un être à qui l’on demanderait d’être beau ou d’être sain, mais qui, sain ou malsain, beau ou difforme, est un être irremplaçable, non interchangeable. Les choses inutiles, les erreurs d’une œuvre sont ce qui ne lui appartient pas. L’œuvre est donc organisée, je veux dire qu’elle est un organisme. C’est en cela qu’une œuvre est vraie et que l’art se confond avec la vérité. Cette vérité est, bien entendu, subjective, et c’est cette vérité subjective qui est la seule vérité de l’artiste. Une subjectivité, si totale, si profonde, qu’elle finit par rejoindre l’objectivité : l’artiste doit être objectif ou vrai dans sa subjectivité. L’œuvre est l’expression d’une vue, cette vue prend corps, c’est-à-dire elle est organisée, encore une fois elle est un organisme vivant contenant en elle-même tous les antagonismes qui doivent la constituer mais non pas la détruire. Plus les oppositions, les lignes de force, les passions sont complexes et nombreuses, plus l’œuvre est importante, et puisque l’œuvre est comme un organisme vivant, comme un être, c’est en cela qu’elle est en même temps invention et découverte, imaginaire et réelle, utile et inutile, nécessaire et superflue, objective et subjective, littérature et vérité. Bien sûr, on peut rejeter cette œuvre, on peut la juger malfaisante, comme on peut condamner et tuer quelqu’un.

Ce n’est plus l’œuvre du critique mais celle du moraliste, du sociologue, du théologien, du bourreau. Ce n’est plus l’affaire du critique, du descripteur. Ce n’est pas non plus l’œuvre du critique d’expliquer pourquoi cet être est là pour les autres, pourquoi il est ce qu’il est, pourquoi on en fait ce qu’il est  ; je ne dis pas que ce travail est inutile, faste ou néfaste, je dis que c’est un autre travail.

Il me semble maintenant que j’ai peut-être tout de même réussi à préciser certaines choses. Je constate donc que les passions, velléités de l’auteur, que toutes les raisons qu’il se donnait et qu’il ne pouvais pas se donner d’écrire ne comptent pas, ou sont dépassées. L’œuvre est ce dépassement. L’œuvre lui échappe. Elle est autre chose que ce qu’il a voulu en faire. Elle est un être autonome. De même, ceux qui veulent assigner un but à l’œuvre de l’auteur se détournent également de l’œuvre. Mais même si on voulait lui tourner le dos, on ne pourrait la nier comme on ne peut nier l’existence d’une personne, que cette personne vous plaise ou non. Elle est ce qu’elle est. Elle est. Là. On doit compter sur elle. L’état civil, le critique descripteur, a constaté sa naissance, l’a enregistrée, a donné son signalement, a constaté qu’elle n’était pas l’enfant d’un autre, que c’est une créature humaine, non pas un chat ou un poisson ; que doit-on en faire ? C’est autre chose.

Ainsi donc, critiquer, c’est discerner. Discerner ou voir, c’est distinguer (ceci est bien ceci, je le constate), et de séparer (ceci n’est pas cela). « Voilà ce qu’est l’œuvre, doit nous dire le critique pur. Je vous l’expose. Je vous montre ce qu’elle est jusque dans ses articulations, avec précision, la voici, voilà sa radiographie, sa carte d’identité. » La critique qui est discernement, est un domaine séparé. Encore une fois, le critique peut se doubler d’un philosophe de l’art ou d’un philosophe, se tripler d’un psychologue, se quadrupler d’un moraliste ; il peut aussi faire de l’histoire littéraire ou de la littérature comparée, mais la philosophie, l’histoire, etc., doivent venir après la critique objective. Les domaines sont distincts, ils ne doivent pas empiéter les uns sur les autres.

Si la description est très serrée, comme il faut qu’elle le soit, si elle colle étroitement à l’œuvre, elle permet de saisir son unicité, en pénétrant dans les articulations intimes, vibrantes de l’œuvre, elle nous fait connaître son cheminement, sa conduite (disons plutôt conduite que construction, car le mot de construction pourrait être entendu de plusieurs façons), elle nous fait ressortir comme d’elle-même son intention et sa signification. En même temps, la description d’une œuvre qui ne doit, bien entendu, ne pouvoir s’appliquer qu’à cette œuvre-ci, permet de mettre en évidence ce qu’il y a en elle d’universel, elle lui permet de se détacher sur le fonds humain commun, permanent, sur lequel elle s’appuie et qui la justifie. Toute œuvre est une apparition insolite, car unique, en même reconnaissable.

En fait, la « critique » habituelle, extérieure à l’œuvre, ne désigne pas très bien celle-ci dans son originalité individuelle. Ce qu’elle dit d’une œuvre pourrait s’appliquer à plusieurs autres œuvres, à une même famille d’œuvres. (…) Cela est dû au fait que le commentateur s’attache au secondaire, à ce qui est secondaire, non pas à ce qui est essentiel, qu’il a décroché, qu’il s’est réfugié dans des généralités, dans des choses plus ou moins vagues. C’est parce que le commentateur a laissé l’œuvre lui échapper et qu’il n’en a retenu que les idées générales, la philosophie, la moral. Il n’a vu dans l’œuvre que l’illustration de celles-ci, alors que l’œuvre dans sa réalité intime est tout à fait autre chose que cette illustration, que les idées générales qui peuvent appartenir à toute une série d’autres œuvres.

(…) Il est à se demander si, à l’extrême limite, la seule critique possible ne serait pas de résumer l’œuvre, de nous la raconter, ou mieux encore, de nous montrer le tableau dont on parle ou de reproduire tout simplement un poème, un roman dans son intégralité. Dans ce cas, le seul commentaire possible qui ne fausserait pas l’œuvre serait l’absence de commentaire. Je ne vais pas jusque-là, bien entendu. Il me suffit de dire que le critique doit être une sorte d’anatomiste consciencieux.

Peut-être encore le bon critique serait-il celui qui nous expliquerait l’œuvre, qui nous la traduirait, qui nous dirait ce qu’elle veut dire : comme Thibaudet, il me semble, l’a fait en donnant l’exégèse de la poésie de Mallarmé et celle de Valéry. Je disais que le critique est quelqu’un qui a de la mémoire : il doit donc nous dire si une œuvre est neuve. Si elle est neuve, c’est qu’elle est unique, sa nouveauté est sa valeur. Une œuvre doit être neuve, elle doit encore être vraie. Peut-être nous expliquerons-nous par la suite, un petit peu, sur le sens de ce vrai. Cette vérité est tout simplement l’expression d’une sincérité profonde de l’artiste. La valeur plus ou moins grande d’une œuvre ne peut donc être déterminée que par sa richesse plus ou moins grande ; par la complexité plus ou moins grande de l’univers de cet être nouvellement apparu, l’œuvre. Une œuvre vient à la suite de beaucoup d’autres œuvres. nous le savons. Cela veut dire tout simplement qu’elle a une hérédité, qu’elle est l’enfant de ses parents, mais qu’elle n’est pas ses parents.

Daumier - Entracte à la Comédie Française