« Le Soulier de satin » de Paul Claudel [extrait]

LE SOULIER DE SATIN

… Comme après tout il n’y a pas impossibilité complète que la pièce soit jouée un jour ou l’autre dans, d’ici dix ou vingt ans, totalement ou en partie, autant commencer par quelques directions scéniques. Il est essentiel que les tableaux se suivent sans la moindre interruption. Dans le fond la toile la plus négligemment barbouillée, ou aucune, suffit. Les machinistes feront les quelques aménagements nécessaires sous les yeux mêmes du public pendant que l’action suit son cours. Au besoin rien n’empêchera les artistes de donner un coup de main. Les acteurs de chaque scène apparaîtront avant que ceux de la scène précédente aient fini de parler et se livreront aussitôt entre eux à leur petit travail préparatoire. Les indications de scène, quand on y pensera et que cela ne gênera pas le mouvement, seront ou bien affichées ou lues par le régisseur ou les acteurs eux-mêmes qui tireront de leur poche ou se passeront de l’un à l’autre les papiers nécessaires. S’ils se trompent, ça ne fait rien. Un bout de corde qui pend, une toile de fond mal tirée et laissant apparaître un mur blanc devant lequel passe et repasse le personnel sera du meilleur effet. Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie.

L’ordre est le plaisir de la raison : mais le désordre est le délice de l’imagination.

Je suppose que ma pièce soit jouée par exemple un jour de Mardi gras à quatre heures de l’après-midi. Je rêve une grande salle chauffée par un spectacle précédent, que le public envahit et que remplissent les conversations. Par les portes battantes on entend le tapage sourd d’un orchestre bien nourri qui fonctionne dans le foyer. Un autre petit orchestre nasillard dans la salle s’amuse à imiter les bruits du public en les conduisant et en leur donnant peu à peu une espèce de rythme et de figure.

Apparaît sur le proscenium devant le rideau baissé L’ANNONCIER. C’est un solide gaillard barbu et qui a emprunté aux plus attendus Velasquez ce feutre à plumes, cette canne sous son bras et ce ceinturon qu’il arrive péniblement à boutonner. Il essaye de parler, mais chaque fois qu’il ouvre la bouche et pendant que le public se livre à un énorme tumulte préparatoire, il est interrompu par un coup de cymbale, une clochette niaise, un trille strident du fifre, une réflexion narquoise du basson, une espièglerie d’ocarina, un rot de saxophone. Peu à peu tout se tasse, le silence se fait. On n’entend plus que la grosse caisse qui fait patiemment poum poum poum, pareille au doigt résigné de Madame Bartet battant la table en cadence pendant qu’elle subit les reproches de Monsieur le Comte. Au-dessous, roulement pianissimo de tambour avec des forte de temps en temps, jusqu’à ce que le public ait fait à peu près silence.

L’ANNONCIER, un papier à la main, tapant fortement le sol avec sa canne, annonce :

LE SOULIER DE SATIN

ou

LE PIRE N’EST PAS TOUJOURS SÛR

action espagnole en quatre journées

PREMIERE JOURNEE

Coup bref de trompette.

La scène de ce drame est le monde et plus spécialement l’Espagne à la fin du XVIe siècle. A moins que ce ne soit au début du XVIIe. L’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon.

Encore un petit coup de trompette. Coup prolongé de
sifflet comme pour  la manœuvre d’un bateau.
Le rideau se lève.

Scène Première  –  L’ANNONCIER, LE PÈRE JÉSUITE

            L’ANNONCIER – Fixons, je vous prie, mes frères, les yeux sur ce point de l’Océan Atlantique qui est à quelques degrés au-dessous de la Ligne à égale distance de l’Ancien et du Nouveau Continent. On a parfaitement bien représenté ici l’épave d’un navire démâté qui flotte au gré des courants. Toutes les grandes constellations de l’un et de l’autre hémisphères, la Grande Ourse, la Petite Ourse, Cassiopée, Orion, la Croix du Sud, sont suspendues en bon ordre comme d’énormes girandoles et comme de gigantesques panoplies autour du ciel. Je pourrais les toucher avec ma canne. Autour du ciel. Et ici-bas un peintre qui voudrait représenter l’œuvre des pirates – des Anglais probablement – sur ce pauvre bâtiment espagnol, aurait précisément l’idée de ce mât, avec ses vergues et ses agrès, tombé tout au travers du pont, de ces canons culbutés, de ces écoutilles ouvertes, de ces grandes taches de sang et de ces cadavres partout, spécialement de ce groupe de religieuses écroulées l’une sur l’autre. Au tronçon du grand mât est attaché un Père Jésuite, comme vous voyez, extrêmement grand et maigre. La soutane déchirée laisse voir l’épaule nue. Le voici qui parle comme il suit : «Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché…» Mais c’est lui qui va parler. Écoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle. (Sort l’Annoncier)

[…]

Juan Pareja, Diego Velázquez