« L’Autre monde ou les Etats et empires de la lune » d’après Savinien Cyrano de Bergerac à l’Athénée

Cinq ans après son premier passage à l’Athénée, Benjamin Lazar et l’Ensemble La Rêveuse reviennent avec leur spectacle L’Autre monde ou les Etats et empires de la lune. Rien n’a changé ou presque depuis, et la magie opère avec toujours autant de puissance.

L'autre monde - AthénéeDans la salle dont les lumières ne se rallumeront qu’à l’issue de la représentation, Benjamin Lazar entre par le côté, une bougie à la main, et monte sur le proscenium, devant le rideau doré de la scène encore baissé. Seulement éclairé par la flamme de sa bougie, dont la lueur ne nous parvient que reflétée par son visage, il commence là, en marge du plateau, le récit du voyage sur la lune du narrateur de Savinien Cyrano de Bergerac.

Au cours d’une soirée entre amis, différentes hypothèses sont émises quant à la lune : est-elle un trou par lequel Dieu nous observe, un soleil aux rayons rétractés ou un autre monde, parallèle au nôtre, dont le nôtre servirait de lune ? Cette dernière est l’idée que défend notre narrateur, et qu’il s’en va démontrer par un voyage jusqu’à elle. La folie de ce dialogue, totalement irrationnel, est désignée par l’ombre mouvante, difforme, monstrueuse même, du comédien, dont les doigts frémissent déjà. Par ce jeu illusionniste, ce prologue offre une premières image, baroque par excellence.

Une fois le rideau levé, on entre donc dans un autre monde, celui des chimères, des rêveries et des fantaisies les plus extravagantes. Pourtant, la scénographie est relativement sobre. A jardin se trouvent deux musiciens en costume, les traits du visage renforcés par un maquillage en noir et blanc, afin que la lueur des bougies les sculpte au mieux. Ils manient le théorbe, la viole de gambe, la guitare baroque et le luth, instruments dont la beauté et le raffinement servent de décor lorsqu’ils sont pendus derrière les musiciens quand ils ne sont pas utilisés.

L'Autre monde - AthLe reste de la scène est l’espace de jeu – au sens propre, par l’énergie enfantine qu’il déploie – de Benjamin Lazar, seulement accompagné d’une chaise, d’un escabeau et d’une haute écritoire. Ces moyens rudimentaires suffisent à nous transporter au Canada et sur la lune, dans l’intimité d’une petite cage ou dans la salle animée d’un tribunal. C’est la langue de Cyrano, articulée à la façon baroque qu’Eugène Green a cherché à reconstituer, qui agit, transporte, déclenche l’imaginaire et fait voir tout ce que contient le récit.

Elle est mise en valeur par des intonations chantantes, qui soulignent chacune de ses lettres, mais aussi par la gestuelle, les grimaces et les mimes de Benjamin Lazar. Chaque partie de son corps et de son visage accompagne le texte, met sur la voie de l’image qu’il décrit en la sollicitant dans notre esprit. Le jeu, moins majestueux et imposant que celui du Bourgeois gentilhomme, suscite à de multiples reprises le rire, exploitant pleinement les ressources du texte qu’il porte.

Celui-ci, comique et satirique à la fois, est ainsi parfaitement servi par la scène. Le goût pour les innovations scientifiques les plus folles – les plats qui se respirent, les livres qui s’écoutent – se mêle en effet de façon étroite avec la dénonciation des préjugés de son époque. La religion est une des cibles favorites du narrateur, comme le montre le plus clairement son retour improbable sur la Terre.

L'Autre monde - BLOffrant un miroir inversé à notre planète, la lune questionne le monde et ses valeurs, le respect dû aux Anciens et la possibilité d’une véritable liberté d’imaginer. La moindre évidence étant ainsi remise en question, de nombreux débats sur l’univers, la croyance et les mœurs ponctuent l’expérience de l’inconnu et de l’étranger du narrateur. Accompagné du Daïmon de Socrate, âme qui se déplace d’un corps de centaure à un autre, il découvre en effet la méfiance, le rejet et les préjugés de ceux qui le croient autre : après avoir été asticoté en tous sens comme un pantin, il est pris pour un petit animal, forcé de copuler avec un Espagnol dont on le croit être la femelle.

Benjamin Lazar et son double, une petite marionnette qu’il anime par ses gestes et sa parole, nous racontent toutes ces péripéties, physiques et spirituelles. Le solo est ici une véritable prouesse, dont les ingéniosités émerveillent. Oiseau, chou, pendu par les pieds ou sur le dos, Benjamin Lazar se contorsionne et se métamorphose avec une aisance délicieuse, alors même qu’il ne fait qu’effleurer son propre corps, et que chacun de ses gestes est extrêmement gracieux.

L'autre monde - LazarLes musiciens, quant à eux, rythment le récit d’intermèdes et entrent parfois en interaction sur un mode illustratif. Ils font ainsi entendre son premier envol grâce à la rosée, ses ronflements, ou les bruits singuliers qui l’entourent. Ils deviennent même comédiens lorsqu’ils mettent en œuvre le dialecte noble des habitants de la lune, dépourvu de lettres, seulement fait de sons, de notes qui s’harmonisent et offrent des concerts de musique lors de grandes discussions. La musique participe donc elle aussi au voyage, et offre de très beaux moments.

Comme dirait Monsieur Jourdain, on a là un spectacle « de qualité », que l’on prend plaisir à redécouvrir jusque dans les moindres détails. Le seul bémol de ce spectacle – s’il en fallait un – est qu’il apparaît comme un monde lointain, inatteignable, dont la lumière chaude et orangée reste isolée de notre monde, rendu encore plus triste et grisâtre par comparaison.

F.

Pour en savoir plus sur « L’Autre monde », rendez-vous sur le site du Théâtre de l’Athénée.