« Solness le constructeur » d’Henrik Ibsen à la Colline

Les mises en scène d’Alain Françon donnent toujours la garantie d’un spectacle léché qui met particulièrement bien en lumière les enjeux des plus grandes pièces du répertoire classique. Après avoir monté Samuel Beckett ou encore Anton Tchekhov ces dernières années, il s’est récemment attaqué à la pièce d’Henrik Ibsen, Solness le constructeur, présentée en ce moment à la Colline.

solness-le-constructeur-la-collineLe texte d’Ibsen a pour héros le constructeur Halvard Solness, architecte brillant en fin de carrière. Alors qu’il refuse la relève des plus jeunes, notamment de Ragnar qui travaille pour lui, resurgit de son passé la jeune Hilde. Dix ans auparavant, à l’occasion de l’inauguration de l’une de ses tours, il avait embrassé l’adolescente et lui avait promis de venir la chercher dix ans plus tard et de lui construire un royaume.

La promesse du séducteur est prise au mot : Hilde revient pour réclamer son dû. Les souvenirs émergés d’une telle soirée ramènent le constructeur à son sort. Solness s’admet volontiers fou et avoue que sa réussite ne repose que sur le malheur de l’incendie de la maison de sa femme, qui a entraîné la mort de ses fils jumeaux des suites de l’accident. Conduit à parler par la jeune fille exaltée, il formule que la tragédie de sa vie intime est la condition de son succès professionnel.

L’arrivée d’Hilde introduit une rupture dans sa vie. Alors que Solness s’apprêtait à garder auprès de lui Ragnar et sa fiancée pour empêcher le commis de le surpasser, prêt à détruire les espoirs d’un père mourant, il renonce sous l’influence d’Hilde. Pris d’un élan d’ardeur, il s’apprête à répéter le passé pour la séduire et à vaincre son vertige pour déposer une couronne de fleurs au haut de la tour de sa nouvelle maison.

Solnesse - FraLe drame d’Ibsen se déroule ici dans une scénographie imposante et réaliste, telles qu’on les retrouve souvent sur la scène d’Alain Françon. Les trois actes de la pièce sont successivement distingués par l’exposition de trois parties d’une même maison. La lumière tamisée des deux premiers actes fait finalement place aux rayons épars du soleil sur une verrière dans le dernier, formant un ensemble particulièrement esthétique.

Dans ce décor, les comédiens apparaissent comme les personnages d’un tableau, à la composition soignée. Le metteur en scène nous offre en effet une très belle direction d’acteurs, notamment perceptible au travers d’Adeline d’Hermy qui interprète Hilde. Incarnation de la jeunesse impétueuse et insolente, elle est saisissante dans sa spontanéité et la richesse de ses nuances.

Le couple qu’elle forme avec Wladimir Yordanoff, Solness, qui domine une bonne partie des scènes, est tout à fait en harmonie. En duo avec l’épouse de ce dernier, Dominique Valadié, Adeline Hermy met en valeur le contraste entre l’expression du devoir résigné face au désir d’ascension et de réalisation de soi qu’elle porte. Michel Robin, enfin, quoique sa présence sur scène soit de courte durée, est profondément touchant dans le rôle du vieux Knut Brovik.

Solness - IbsenLa réussite de la représentation ne tient donc pas tant au talent de chacun qu’à leur mise en contact. Tous, ils investissent l’espace conçu par Jacques Gabel de telle sorte que les allers et venues d’une scène à une autre sont extrêmement fluides. L’intervention d’Alain Françon se manifeste également au travers du jeu entre les corps mis en place, sensuel, brûlant, ou d’une tendresse infinie.

Cette mise en scène ne propose pas de parti-pris particulier sinon celui de donner l’équivalent scénique le plus juste de la pièce d’Ibsen. Les caractères complexes qu’il dessine sont habilement interprétés et sa langue, dense, puissante et extraordinairement moderne, se fait entendre avec beaucoup de clarté. Autant de qualités qui font de ce spectacle un référent, au même titre que les précédents spectacles d’Alain Françon.

F. pour Inferno

Pour en savoir plus sur « Solness le constructeur », rendez-vous sur le site du Théâtre National de la Colline.